Au théâtre Tri-büne, c’est un matin de répétition comme un autre. Deux acteurs de la troupe permanente travaillent sur la pièce Wonderland Avenue, une dystopie satirique imaginée dans un futur proche, dans lequel l’Homme, devenu inutile, doit effacer toute trace d’humanité en lui. Dans ce modeste local, pas d’arrière-scène : le manque de moyens sert de toile de fond.

6 % de coupes budgétaires généralisées
Dans la culture, et pas seulement, l’heure est à l’austérité. Ainsi, en décembre dernier, le double budget pour les années 2026–2027, a été adopté par la ville de Stuttgart. Le tableau est morose : après des décennies fastes, le secteur industriel, notamment celui de l’automobile, fers de lance économique de la capitale du Bade-Wurtemberg, est en déclin. En cause : une transition difficile vers l’électrique et le numérique, alors que la région héberge des géants tels que Porsche, Mercedes ou Bosch. Entre 2024 et 2025, la ville est passée d’1,3 milliard d’euros de recettes fiscales à 750 millions d’euros, soit une baisse d’environ 40 %. Ce double budget, comptant les années 2026 et 2027, s’élève à 10,6 milliards d’euros. La municipalité de Stuttgart a réagi en engageant un plan d’économie de 900 millions d’euros sur ces deux années.
Le secteur culturel est l’un des premiers impactés : il devra absorber 9 millions d’euros d’économies ces deux prochaines années. La culture fait office de variable d’ajustement : la grande majorité des structures sont individuellement touchées par 6 % de coupes budgétaires. De leur côté, la plupart des festivals voient leurs subventions amputées de moitié.
« Je vais devoir me détacher de deux acteurs sur six d’ici septembre. »
Stefan Kirchknopf, directeur du théâtre Tri-büne
Contactée, la mairie indique que les institutions culturelles doivent « adapter leurs programmes pour la première fois ». La ville a, selon elle, « réussi à maintenir, voire à renforcer son financement » de la Culture jusqu’à présent. Elle concède que ces efforts auront « un impact sur les artistes indépendants », sans pour autant qualifier les conséquences de cet impact. Les seules structures exemptées par les coupes sont celles financées « en dessous d’une limite de 20 000 euros ». La mairie place ce choix dans un « cadre de solidarité ».
Tri-büne est le dernier théâtre à troupe permanente de Stuttgart. Son directeur, Stefan Kirchknopf aborde avec flegme les décisions à venir. Doté d’un budget d’un peu plus d’un million par an, il doit absorber une perte de 65 000 euros alors que 80 % de son enveloppe est consacrée aux salaires : « je vais devoir me détacher de deux acteurs sur six d’ici septembre », souffle-t-il amèrement.
Des conséquences délétères pour les théâtres indépendants
Pour limiter les dégâts, la structure recycle les décors et supprime un poste de relations publiques. Le responsable souhaite rester ambitieux dans ses propositions artistiques, mais il remarque la fatigue de ses employés. Tous ces efforts restent insuffisants ; à terme, le théâtre pourrait abandonner son modèle : moins de spectacles et fin de la troupe permanente.
Pour Stefan Kirchknopf, ces coupes peuvent être délétères pour la scène culturelle ; il ironise : « pourtant, la culture représente seulement 1 % du budget municipal ». La situation est dure pour la ville entière mais les théâtres libres restent « les plus faibles dans ce système » , affirme-t-il. Une analyse partagée par Natalja Maas, l’actrice principale de la pièce, pour qui ces décisions « affectent aussi les esprits ; nous, ce que nous comprenons, c’est que la culture peut être laissée sur le côté et doit mourir seule ».
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L’un des symboles de ce qui est décrit comme un mépris par Natalja Maas : le Stuttgart Hollywood Sign , critiqué par bon nombre d’acteurs de la culture. Une installation de type « selfie spot », conçue pour que le public s’y photographie et assure ainsi une publicité gratuite à la ville. Son coût total s’élève à un peu moins d’un demi-million d’euros. Pour Natalja, il s’agit d’un signal douloureux « car cet objet ne fait de bien à personne, tandis que l’art est sain pour la société ».

Dans le sud de la ville se dresse le bâtiment post-industriel du théâtre libre Rampe, siégeant dans un quartier progressiste de Stuttgart. Ne pas se fier à son imposante façade en brique et en béton à l’apparence insubmersible, ce théâtre est aussi fragile que les autres.
Assis tranquillement sur la terrasse, café dans une main et cigarette de l’autre, Bastian Sistig, directeur artistique de Rampe, explique : « La municipalité nous a réunis avant l’été pour nous annoncer des coupes budgétaires. Le programme a donc été adapté en conséquence, mais ne nous attendions pas à de telles coupes ».
Selon le directeur artistique, la coupe de 6 % correspond à la moitié du budget dédié au programme du théâtre, le reste du budget total étant lié aux charges fixes. La structure, qui loue déjà une partie de ses locaux à des entreprises sans rapport avec le domaine artistique, envisage de généraliser cette solution. Un regret pour Bastian Sistig pour qui ce bâtiment « est peu à peu vidé de son sens puisqu’il ne sera plus dédié à l’Art ».
Résister en temps de crise
Autre décision municipale : les festivals de la ville voient cette année leurs subventions baisser de 50%. Celui de Rampe, 6 tage frei (6 jours libres), qui se tient tous les deux ans, en a fait les frais. L’équipe de l’événement avait déjà sélectionné les performances pour ce festival, pensant que les coupes ne dépasseraient pas les 5 % . Apprenant que les subventions seraient finalement réduites de moitié, les organisateurs ont raccourci l’événement de trois jours. Une position artistique à lire sur trois niveaux, selon Bastian Sistig : d’abord, réduire les coûts, ensuite, signaler au public une inflexion drastique dans le financement de la culture, et enfin, préserver les artistes déjà engagés tout en leur assurant un salaire, bien qu’amoindri.
Cette réaction fait suite aux manifestations de décembre qui avaient rassemblé une centaine de professionnels du secteur et ravivé la solidarité. Stefan Kirchknopf du théâtre Tri-Büne explique : « nous avions formé un groupe assez unique au temps du Covid et cet ensemble s’est reformé lorsque le budget était en discussion ». Pour lui, se rassembler est une nécessité « psychologique ».
Jeunes artistes et indépendants, premières victimes d’un système toujours plus précaire
Au rez-de-chaussée du théâtre Rampe se cache une salle feutrée par des rideaux dans laquelle travaillent deux artistes en résidence. Jette Schwabe et Lina Determann s’attèlent à préparer leur installation pour le festival 3 tage frei. Pas de bruit, les jeunes filles se concentrent pour optimiser leur travail avec le peu de temps qui leur reste. Les coupes budgétaires ont fait qu’elles disposent de deux semaines de moins pour préparer leur installation. Bien que leur cachet soit passé de 7 000 à 5 000 euros, elles sont soulagées que le festival n’ait pas davantage coupé leur enveloppe. Ni leurs vêtements branchés, ni leur attitude décontractée ne suffisent à masquer leurs incertitudes.

Les deux amies de 28 ans viennent d’achever leurs études. Lina regarde dans le vide, « nous étions assez contentes d’avoir un projet qui nous rapporterait de l’argent » en arrivant sur le marché du travail. « Finir ses études alors que des coupes surviennent, ça fait peur : pourrons-nous sortir de ce système dans lequel nous devons occuper plusieurs jobs pour nous loger et nous nourrir ? » rage-t-elle. Assise les bras croisés sur un canapé, Jette est bien consciente qu’elles devront se faire une place et un nom, « mais à cause des réductions budgétaires, nous n’avons presque rien à montrer, pourtant, il faut bien que nous commencions quelque part », conclut-elle.
« ll faut se battre pour mettre un pied dans la porte. »
Natalja Maas
Pour Manuel Krstanović, comédien du théâtre Tri-Büne, « environ 250 artistes arrivent sur le marché » chaque année, dans un environnement où les contrats se font rares. Depuis la crise de la Covid, les théâtres et autres institutions culturelles peinent à faire revenir le public et tout un écosystème en pâtit. Pour Natalja Maas, les théâtres appellent moins d’artistes en freelance, surtout « lorsqu’ils sont nouveaux, il faut se battre pour mettre un pied dans la porte ». La comédienne ajoute avoir vu, depuis 2020, une nette dégradation de la situation mentale de ses confrères.
Le bureau du trésorier de la ville suppose que « d’autres mesures de consolidation seront également nécessaires dans la capitale de l’État dans le cadre du prochain double budget 2028/2029. » À la suite de ce constat, la mairie de Stuttgart appelle les institutions financées à « renforcer leur stabilité économique et leur capacité d’action afin de pouvoir faire face à d’éventuelles économies futures à partir de 2028 ». Le bureau de la culture prévoit par ailleurs d’ouvrir un dialogue sur la répartition des subventions afin d’orienter le financement vers un modèle jugé plus durable.
En parallèle du festival 3 tage frei, les organisateurs ont imaginé un gala d’ouverture appelé The Art of Protest (l’Art de Protester), en réaction aux récentes coupes budgétaires. Sept propositions artistiques y seront présentées, dont une performance punk et une pièce de danse sur le silence. Une manière de transformer la contrainte en création artistique : à Stuttgart, la scène culturelle souffre, s’essouffle, mais ne s’éteint pas.



