Une sculpture de l’artiste germano-tchèque Otto Herbert Hajek, devant le Kunstmuseum Stuttgart, place du château à Stuttgart. Photo Rémi Guezodje

Pourquoi le musée d’art de Stuttgart ferme ses portes, pour au moins un an

Vingt ans après son ouverture, le musée de Stuttgart a fermé ses portes le 12 avril. La direction déplore un état des lieux dangereux pour les visiteurs et les œuvres. Pourtant, l’édifice semble plus rutilant que jamais. Un beau fruit au cœur pourri ?

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Place du châ­teau à Stutt­gart, le musée d’art de la ville se dresse fiè­re­ment de sa dizaine de mètres de haut. Cet immense cube de baies vitrées tranche avec l’architecture ancienne du reste de la place : un palais baroque et châ­teau fort datant du Xème siècle. Le musée res­semble à un bun­ker, mais on y pénètre faci­le­ment par deux immenses portes cou­lis­santes auto­ma­tiques, après avoir tra­ver­sé une ter­rasse aux grands para­sols blancs où des tou­ristes sirotent des limo­nades. L’atrium en cathé­drale abrite un café, un bar en béton, une librai­rie, et une caisse sculp­tée en bois sombre. L’impression d’être trans­por­té dans un fan­tasme d’esthétique mini­male des années 1990.

Par­fai­te­ment ordon­nées, les chaises pré­pa­rées pour une confé­rence sur l’art du XXIème siècle sou­lignent la pers­pec­tive des salles d’exposition, ouvertes der­rière la caisse sur quatre niveaux. Les col­lec­tions sont riches, variées. On y voit du Otto Dix (1891–1969), peintre expres­sion­niste alle­mand ayant lais­sé der­rière lui des toiles han­tées par le trau­ma­tisme du front de 1915, mais aus­si des ins­tal­la­tions de plus jeunes artistes. 

Un agent de sécu­ri­té veille sur l’entrée Kunst­mu­seum. Pho­to RG  

Plus loin, sur une pas­se­relle bor­dée de garde-fous en verre, se trouvent, enfin, quelques traces d’usures. La direc­tion nous avait bien indi­qué que le musée allait devoir fer­mer pour cause d’ur­gentes réno­va­tions, un an durant à par­tir du 13 avril 2026. Mais rien de cet écrin imma­cu­lé ne lais­sait jusque-là devi­ner une telle urgence, dépouillant Stutt­gart et ses 650 000 habi­tants de l’une de ses plus attrac­tives ins­ti­tu­tions cultu­relles pen­dant plu­sieurs mois. 

État des dégâts : autour d’archives de presse enca­drées et pla­car­dées aux murs par l’artiste Katrin Strö­bel (née en 1975), les murs appa­raissent salis. Des traces noires de char­bon par­sèment les murs. Ce qui res­sem­blait à l’un de ces musées bien entre­te­nus que l’on croise dans toutes les grandes villes du monde, s’apparenterait à un lieu lais­sé à l’abandon sans net­toyage, quelques jours à peine avant sa fer­me­ture. Que nen­ni. Les tâches font en fait par­tie de l’œuvre de Katrin Strö­bel, ensemble de pho­tos et de fresques à main levée nom­mé About Tou­ching and Unders­tan­ding (2021). Même la salis­sure est orches­trée au Kunst­mu­seum

7,1 millions d’euros d’investissement pour un chantier « nécessaire »

Pour­quoi la direc­tion argue-t-elle d’une néces­saire fer­me­ture, sans que le public et les œuvres soient réel­le­ment « en dan­ger » ? Une son­nette d’alarme d’autant plus dif­fi­cile à entendre que l’opération coûte plus de 7,1 mil­lions d’euros à la ville de Stutt­gart, pour­tant aux prises de coupes bud­gé­taires dras­tiques dans ce sec­teur. « Ces der­nières années, cer­tains tra­vaux de répa­ra­tion du bâti­ment ont déjà été effec­tués paral­lè­le­ment à l’ac­ti­vi­té d’ex­po­si­tion, admet Constan­tin Neu­meis­ter, direc­teur de la com­mu­ni­ca­tion du musée. Cepen­dant, le nombre de visi­teurs aug­mente en conti­nu depuis 2005 [805 000 visi­teurs en 2025] et l’é­vo­lu­tion des normes tech­niques rend désor­mais néces­saires des réno­va­tions en pro­fon­deur afin de garan­tir que le musée puisse conti­nuer à fonc­tion­ner comme aupa­ra­vant. » 

L’œuvre de Katrin Strö­bel, About Tou­ching and Unders­tan­ding(2021). Pho­to RG

Pour la direc­tion, les tra­vaux pré­vus vont de pair avec la fer­me­ture du musée. Les nui­sances sonores et la « pous­sière impor­tante » gêne­raient les visites. La moder­ni­sa­tion de « l’in­fra­struc­ture tech­nique » étant la prio­ri­té. Depuis la construc­tion du musée en 2005, la qua­li­té des sys­tèmes d’éclairage sur le mar­ché a consi­dé­ra­ble­ment évo­lué, notam­ment en termes d’ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique. Dans tous les espaces du musée – y com­pris les salles d’ex­po­si­tion, les réserves, les cou­loirs et les locaux tech­niques – les lumières seront rem­pla­cées par des tubes fluo­res­cents LED, plus éco­no­miques et res­pec­tueux de l’en­vi­ron­ne­ment. Comme les 334 tubes que nous avons déjà vus dans l’entrée, consti­tuant l’ins­tal­la­tion lumi­neuse Treib­holz (2005) de l’artiste Andreas Schmid (né en 1955). Un chan­ge­ment pas si ano­din, puisqu’il entraî­ne­ra un renou­vel­le­ment com­plet du sys­tème de com­mande de l’é­clai­rage.

Dans le même temps, les sys­tèmes d’alarmes incen­die, de contrôle des tem­pé­ra­tures, d’humidité — La sculp­ture Nain de jar­din, par Die­ter Roth (1972) moi­sit depuis 2006 dans la salle numé­ro 18 de l’institution —, chan­ge­ront pour cor­res­pondre aux « normes de sécu­ri­té en vigueur », pour­suit Constan­tin Neu­meis­ter, avant d’ajouter à la liste des tra­vaux l’installation de camé­ras de sur­veillance sup­plé­men­taires dans les espaces d’ex­po­si­tion et l’entrée.

« Le pro­jet vise moins à éli­mi­ner les défauts visibles qu’à pré­ser­ver la fonc­tion­na­li­té des équi­pe­ments. »

Adjoint muni­ci­pal char­gé de la culture

Sans oublier la répa­ra­tion des cana­li­sa­tions de drai­nage de la place du châ­teau, dont cer­taines tra­versent les espaces d’exposition du niveau 0. Une insa­lu­bri­té cachée que les visi­teurs n’auraient jamais devi­née. « Il faut vrai­ment ins­pec­ter tous les recoins pour aper­ce­voir la moindre trace d’humidité ou ampoule cas­sée », s’amuse une visi­teuse.

L’adjoint muni­ci­pal char­gé de la culture assume l’aspect rési­duel et pré­ven­tif de la réno­va­tion. « Le pro­jet vise moins à éli­mi­ner les défauts visibles qu’à pré­ser­ver la fonc­tion­na­li­té des équi­pe­ments. Une fois ache­vées, les mesures tech­niques elles-mêmes seront à peine per­cep­tibles pour les visi­teurs, note-t-il. Cepen­dant, la période de fer­me­ture sera mise à pro­fit pour réno­ver en par­tie les par­quets et repeindre tous les murs des salles d’exposition. »

Des rénovations dans un contexte de restrictions budgétaires 

Quelques tra­vaux de réno­va­tion clas­siques, en somme. Qui n’empêchent pas l’historienne de l’art et direc­trice du musée Ulrike Groos, de diag­nos­ti­quer des risques graves, et un dan­ger immi­nent, en grande par­tie lié aux fuites d’eau. « Les conduites de drai­nage de la place du châ­teau doivent être réha­bi­li­tées ou renou­ve­lées en rai­son de l’u­sure et des dépôts, pour évi­ter d’é­ven­tuels dom­mages aux œuvres d’art et au bâti­ment », explique-t-elle. Son objec­tif ? Pré­ve­nir les rup­tures de tuyaux afin d’é­vi­ter les dom­mages aux œuvres d’art et aux bâti­ments. Mais pas seule­ment. La négo­cia­tion de ses tra­vaux s’est menée dans un contexte de res­tric­tions bud­gé­taires ram­pant à Stutt­gart. Il s’agissait donc aus­si d’assurer la via­bi­li­té du musée dans un contexte où la culture n’est plus une prio­ri­té. « Le finan­ce­ment de ces mesures n’est pas direc­te­ment lié aux coupes bud­gé­taires, rétorque la muni­ci­pa­li­té. Les fonds ont été alloués en 2025, avant même que les mesures de conso­li­da­tion bud­gé­taire ne soient mises en place. » Ulrike Groos a pour­tant par­lé dans un jour­nal local, le Lud­wig­sbur­ger Kreis­zei­tung, de son sou­la­ge­ment à l’idée « que ce chan­tier cultu­rel soit effec­ti­ve­ment mené en pleine période de coupe bud­gé­taire dans tout le sec­teur cultu­rel »

À lire aus­si : Coupes bud­gé­taires à Stutt­gart : la scène vivante indé­pen­dante fra­gi­li­sée

Autre inquié­tude balayée : la fer­me­ture n’au­gurent aucune perte d’emploi. Les com­mer­çants du quar­tier du musée, l’un des plus cen­traux et tou­ris­tiques de la ville, ne devraient pas voir la fré­quen­ta­tion de leurs éta­blis­se­ments bais­ser pen­dant les tra­vaux. La ville et le musée confirment par ailleurs qu’aucun poste, de vaca­taire ou de sala­rié, ne sera sup­pri­mé. Les syn­di­cats du musée n’ont fait part d’aucune inquié­tude en la matière.

Pen­dant la fer­me­ture, les équipes tra­vaille­ront au sui­vi des prêts d’œuvres dans d’autres musées alle­mands. Le Por­trait de la dan­seuse Ani­ta Ber­ber d’Otto Dix sera visible dans l’exposition « Ruine et ivresse. Ber­lin 1910 – 1930 » à la Neue Natio­nal­ga­le­rie de Ber­lin. Média­teurs et conser­va­teurs accom­pa­gne­ront les dizaines d’œuvres prê­tées.

Les équipes pré­pa­re­ront aus­si une nou­velle pré­sen­ta­tion des col­lec­tions per­ma­nentes, ain­si que la pla­ni­fi­ca­tion d’ex­po­si­tions tem­po­raires pour les années à venir, dont la pre­mière devrait ouvrir au pre­mier tri­mestre 2027 dans le bâti­ment réno­vé, sans pour autant qu’une date pré­cise ait été don­née. Ce qui étonne, puisqu’une expo­si­tion de telle ampleur est nor­ma­le­ment pré­vue et sur les rails des années en avance.

En com­plé­ment, cer­taines œuvres issues de la col­lec­tion seront pré­sen­tées dans l’exposition « Das kalte Herz » du 18 avril au 4 octobre 2026 au Kunst­gebäude, un centre d’art situé à quelques pas du Kunst­mu­seum. Manière de pal­lier le vide que lais­se­ra cette ins­ti­tu­tion de pre­mier dans le pay­sage cultu­rel de Stutt­gart, dont l’Opéra régio­nal, finan­cé par l’É­tat du Bade-Wur­tem­berg et la muni­ci­pa­li­té, doit aus­si fer­mer bou­tique pour tra­vaux une fois les bud­gets déblo­qués. Les plus impo­sants joyaux de l’écosystème fra­gi­li­sé de la culture stutt­gar­toise ain­si sau­vés du nau­frage, pour le plus grand bon­heur des tou­ristes, et la peine des plus petites struc­tures locales, dépour­vues.

L’opéra régio­nal de Stutt­gart. Pho­to RG

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