Place du château à Stuttgart, le musée d’art de la ville se dresse fièrement de sa dizaine de mètres de haut. Cet immense cube de baies vitrées tranche avec l’architecture ancienne du reste de la place : un palais baroque et château fort datant du Xème siècle. Le musée ressemble à un bunker, mais on y pénètre facilement par deux immenses portes coulissantes automatiques, après avoir traversé une terrasse aux grands parasols blancs où des touristes sirotent des limonades. L’atrium en cathédrale abrite un café, un bar en béton, une librairie, et une caisse sculptée en bois sombre. L’impression d’être transporté dans un fantasme d’esthétique minimale des années 1990.
Parfaitement ordonnées, les chaises préparées pour une conférence sur l’art du XXIème siècle soulignent la perspective des salles d’exposition, ouvertes derrière la caisse sur quatre niveaux. Les collections sont riches, variées. On y voit du Otto Dix (1891–1969), peintre expressionniste allemand ayant laissé derrière lui des toiles hantées par le traumatisme du front de 1915, mais aussi des installations de plus jeunes artistes.

Plus loin, sur une passerelle bordée de garde-fous en verre, se trouvent, enfin, quelques traces d’usures. La direction nous avait bien indiqué que le musée allait devoir fermer pour cause d’urgentes rénovations, un an durant à partir du 13 avril 2026. Mais rien de cet écrin immaculé ne laissait jusque-là deviner une telle urgence, dépouillant Stuttgart et ses 650 000 habitants de l’une de ses plus attractives institutions culturelles pendant plusieurs mois.
État des dégâts : autour d’archives de presse encadrées et placardées aux murs par l’artiste Katrin Ströbel (née en 1975), les murs apparaissent salis. Des traces noires de charbon parsèment les murs. Ce qui ressemblait à l’un de ces musées bien entretenus que l’on croise dans toutes les grandes villes du monde, s’apparenterait à un lieu laissé à l’abandon sans nettoyage, quelques jours à peine avant sa fermeture. Que nenni. Les tâches font en fait partie de l’œuvre de Katrin Ströbel, ensemble de photos et de fresques à main levée nommé About Touching and Understanding (2021). Même la salissure est orchestrée au Kunstmuseum.
7,1 millions d’euros d’investissement pour un chantier « nécessaire »
Pourquoi la direction argue-t-elle d’une nécessaire fermeture, sans que le public et les œuvres soient réellement « en danger » ? Une sonnette d’alarme d’autant plus difficile à entendre que l’opération coûte plus de 7,1 millions d’euros à la ville de Stuttgart, pourtant aux prises de coupes budgétaires drastiques dans ce secteur. « Ces dernières années, certains travaux de réparation du bâtiment ont déjà été effectués parallèlement à l’activité d’exposition, admet Constantin Neumeister, directeur de la communication du musée. Cependant, le nombre de visiteurs augmente en continu depuis 2005 [805 000 visiteurs en 2025] et l’évolution des normes techniques rend désormais nécessaires des rénovations en profondeur afin de garantir que le musée puisse continuer à fonctionner comme auparavant. »

Pour la direction, les travaux prévus vont de pair avec la fermeture du musée. Les nuisances sonores et la « poussière importante » gêneraient les visites. La modernisation de « l’infrastructure technique » étant la priorité. Depuis la construction du musée en 2005, la qualité des systèmes d’éclairage sur le marché a considérablement évolué, notamment en termes d’efficacité énergétique. Dans tous les espaces du musée – y compris les salles d’exposition, les réserves, les couloirs et les locaux techniques – les lumières seront remplacées par des tubes fluorescents LED, plus économiques et respectueux de l’environnement. Comme les 334 tubes que nous avons déjà vus dans l’entrée, constituant l’installation lumineuse Treibholz (2005) de l’artiste Andreas Schmid (né en 1955). Un changement pas si anodin, puisqu’il entraînera un renouvellement complet du système de commande de l’éclairage.
Dans le même temps, les systèmes d’alarmes incendie, de contrôle des températures, d’humidité — La sculpture Nain de jardin, par Dieter Roth (1972) moisit depuis 2006 dans la salle numéro 18 de l’institution —, changeront pour correspondre aux « normes de sécurité en vigueur », poursuit Constantin Neumeister, avant d’ajouter à la liste des travaux l’installation de caméras de surveillance supplémentaires dans les espaces d’exposition et l’entrée.
« Le projet vise moins à éliminer les défauts visibles qu’à préserver la fonctionnalité des équipements. »
Adjoint municipal chargé de la culture
Sans oublier la réparation des canalisations de drainage de la place du château, dont certaines traversent les espaces d’exposition du niveau 0. Une insalubrité cachée que les visiteurs n’auraient jamais devinée. « Il faut vraiment inspecter tous les recoins pour apercevoir la moindre trace d’humidité ou ampoule cassée », s’amuse une visiteuse.
L’adjoint municipal chargé de la culture assume l’aspect résiduel et préventif de la rénovation. « Le projet vise moins à éliminer les défauts visibles qu’à préserver la fonctionnalité des équipements. Une fois achevées, les mesures techniques elles-mêmes seront à peine perceptibles pour les visiteurs, note-t-il. Cependant, la période de fermeture sera mise à profit pour rénover en partie les parquets et repeindre tous les murs des salles d’exposition. »
Des rénovations dans un contexte de restrictions budgétaires
Quelques travaux de rénovation classiques, en somme. Qui n’empêchent pas l’historienne de l’art et directrice du musée Ulrike Groos, de diagnostiquer des risques graves, et un danger imminent, en grande partie lié aux fuites d’eau. « Les conduites de drainage de la place du château doivent être réhabilitées ou renouvelées en raison de l’usure et des dépôts, pour éviter d’éventuels dommages aux œuvres d’art et au bâtiment », explique-t-elle. Son objectif ? Prévenir les ruptures de tuyaux afin d’éviter les dommages aux œuvres d’art et aux bâtiments. Mais pas seulement. La négociation de ses travaux s’est menée dans un contexte de restrictions budgétaires rampant à Stuttgart. Il s’agissait donc aussi d’assurer la viabilité du musée dans un contexte où la culture n’est plus une priorité. « Le financement de ces mesures n’est pas directement lié aux coupes budgétaires, rétorque la municipalité. Les fonds ont été alloués en 2025, avant même que les mesures de consolidation budgétaire ne soient mises en place. » Ulrike Groos a pourtant parlé dans un journal local, le Ludwigsburger Kreiszeitung, de son soulagement à l’idée « que ce chantier culturel soit effectivement mené en pleine période de coupe budgétaire dans tout le secteur culturel ».
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Autre inquiétude balayée : la fermeture n’augurent aucune perte d’emploi. Les commerçants du quartier du musée, l’un des plus centraux et touristiques de la ville, ne devraient pas voir la fréquentation de leurs établissements baisser pendant les travaux. La ville et le musée confirment par ailleurs qu’aucun poste, de vacataire ou de salarié, ne sera supprimé. Les syndicats du musée n’ont fait part d’aucune inquiétude en la matière.
Pendant la fermeture, les équipes travailleront au suivi des prêts d’œuvres dans d’autres musées allemands. Le Portrait de la danseuse Anita Berber d’Otto Dix sera visible dans l’exposition « Ruine et ivresse. Berlin 1910 – 1930 » à la Neue Nationalgalerie de Berlin. Médiateurs et conservateurs accompagneront les dizaines d’œuvres prêtées.
Les équipes prépareront aussi une nouvelle présentation des collections permanentes, ainsi que la planification d’expositions temporaires pour les années à venir, dont la première devrait ouvrir au premier trimestre 2027 dans le bâtiment rénové, sans pour autant qu’une date précise ait été donnée. Ce qui étonne, puisqu’une exposition de telle ampleur est normalement prévue et sur les rails des années en avance.
En complément, certaines œuvres issues de la collection seront présentées dans l’exposition « Das kalte Herz » du 18 avril au 4 octobre 2026 au Kunstgebäude, un centre d’art situé à quelques pas du Kunstmuseum. Manière de pallier le vide que laissera cette institution de premier dans le paysage culturel de Stuttgart, dont l’Opéra régional, financé par l’État du Bade-Wurtemberg et la municipalité, doit aussi fermer boutique pour travaux une fois les budgets débloqués. Les plus imposants joyaux de l’écosystème fragilisé de la culture stuttgartoise ainsi sauvés du naufrage, pour le plus grand bonheur des touristes, et la peine des plus petites structures locales, dépourvues.


