Lundi de Pâques, généralement connu pour être la fête la plus importante du calendrier chrétien, est également le rendez-vous choisi par la Deutsche Bahn, équivalent de la SNCF en France, pour présenter au grand public les avancées des gigantesques travaux de transformation de la gare de Stuttgart. Ce vaste chantier entamé depuis 2010, surnommé « Stuttgart 21 », a pour ambition de faire de la ville un nœud ferroviaire en Europe. Musique, spectacle de cirque et stands de nourriture… L’entreprise de réseau ferroviaire allemand ne lésine pas sur les moyens pour impressionner les visiteurs. Pour David Bösinger, responsable de l’événement, « Il s’agit d’un des plus grands événements de Stuttgart ». Plus de 150 000 euros ont été dépensés pour accueillir les 82 000 personnes, venues de toute la région du Bade-Wurtemberg.
Face à ce joyeux spectacle, se dresse de l’autre côté du passage piéton, une petite bâtisse verte appelée « Mahnwache », pour « point de veille ». Une sorte d’allégorie de David contre Goliath, où des militants montent chaque jour la garde pour exprimer leur opposition. Les tensions se cristallisent autour de la date d’inauguration, initialement prévue en 2019, qui n’a cessé d’être repoussée et ne devrait pas se tenir avant 2030. Ces nombreux retards ont entraîné une flambée des coûts, passant de 4,5 milliards d’euros en 2009 à 11 milliards en 2024.

Ils sont quatre, mercredi 8 avril, à assurer la permanence. Au sein de ce petit groupe, l’ambiance est conviviale. Il faut dire que chacun d’entre eux participe depuis des années aux manifestations organisées chaque lundi. Norbert Bongartz et Werner Sauerborn sont là depuis les premières heures du mouvement. Les deux sexagénaires appartiennent au groupe « Alliance action » contre ce « grand projet inutile imposé ».
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Avant de rejoindre ses camarades, Werner Sauerborn enjambe les blocs de béton et déplace les grillages devant l’entrée du jardin public situé juste à droite. « Vous voyez tout ça ? C’est typique ici », pointe-t-il avec sarcasme. Cet ancien sociologue et syndicaliste est un des représentants du mouvement anti-Stuttgart 21. Il a été un des premiers à dénoncer le projet de transformation de la gare, actuellement un terminus, en voie de passage souterraine. « Elle fonctionnait très bien telle qu’elle était. Les lignes à grande vitesse étaient coordonnées avec l’arrivée des trains régionaux. » Une logistique qui devrait, selon lui, être mise à mal par la future configuration. Ces quais traversant nécessitent, par ailleurs, la construction de nombreux tunnels, portant le réseau de quarante kilomètres de voie, à soixante aujourd’hui et une centaine à terme.

Une mobilisation unique en Allemagne
Le projet, fortement décrié dès ses premiers jours, a provoqué un élan de mobilisation citoyenne. En 2010, Le Monde parle d’un mouvement de 30 000 à 50 000 personnes qui « prend des airs de mai 68 ». « On a très vite compris que ce plan n’allait pas marcher comme prévu, raconte Norbert Bongartz. L’idée est beaucoup trop ambitieuse comparé aux capacités de cette gare et d’une ville de la taille de Stuttgart. » Ces actions collectives battent aujourd’hui des records de longévité et le 30 mars dernier a d’ailleurs marqué le 800ème rendez-vous.
La sociologue Annette Ohme-Reinicke a étudié cette protestation unique en Allemagne, et en a fait un ouvrage intitulé La contestation de Stuttgart 21 et sa dimension politique et émancipatrice. « À ses débuts, cette constatation avait quelque chose de spécial car elle a attiré tous les spectres de la population, des écologistes aux personnes adhérentes à la CDU. Même certains membres de la police mettaient des stickers sous leurs semelles pour afficher leur soutien. C’était très vivant. »
Selon elle, cette dynamique a duré jusqu’en 2012, avant de s’essouffler progressivement. « Le lancement des travaux a démarré deux ans après la crise économique de 2008. Les gens voulaient de la sécurité et de la stabilité. » Cette gare en est un symbole : il est un des rares bâtiments de la ville a avoir survécu aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale. « Ce projet, au coût pharaonique, a représenté tout l’opposé », poursuit-elle. Tout comme le soutien de la population locale, le parti des Verts, principal relais politique des premiers jours, s’est détaché au fur et à mesure. « À leur arrivée au pouvoir en 2011, les travaux étaient déjà entamés. Ils ne pouvaient plus faire machine arrière », raconte la chercheuse.

Muni d’un petit dictionnaire franco-allemand, Norbert Bongartz cherche ses mots pour dénoncer l’abandon des écologistes. Devant les six grues monumentales qui font partie du paysage urbain depuis plus de dix ans, voici le mot enfin trouvé pour les qualifier : « traîtres ». Pour autant, Annette Ohme-Reinicke présente cette arrivée au pouvoir comme une première victoire des manifestants. « Faire tomber la CDU, instigatrice du projet Stuttgart 21, aux élections législatives dans un Land particulièrement conservateur, est déjà un énorme succès. »

Opération séduction de la Deutsche Bahn
Après seize ans de chantier, dont la date d’achèvement reste encore incertaine, la Deutsche Bahn tente de faire résonner un tout autre son de cloche. David Bösinger travaille pour l’association InfoTurmStuttgart (ITS), qui assure la communication autour du chantier. Pour lui, les mouvements de protestation n’ont plus vraiment de légitimité aujourd’hui. Il fait notamment référence à un référendum organisé en 2011. « Au début, des voix s’élevaient contre l’abattage des arbres, là où se trouvent les nouveaux quais, ce qui est entendable. Mais nous avons par la suite joué le jeu de la démocratie et une majorité de citoyens (54 %) ont voté pour la poursuite du projet. Ces opposants gardent les mêmes arguments depuis le début, or cela a beaucoup évolué. » Ce dernier souligne également leur âge avancé. « Je vous mets au défi de trouver une personne de moins de 65 ans. »



Photo Inès Dillet

Au milieu de ces deux camps que tout oppose, qu’en pensent les usagers ? Pour beaucoup d’entre eux, la durée des travaux semble effectivement interminable. Albert, arrivé il y a six ans dans la ville, a toujours connu ce « jardin de ferraille », comme il s’amuse à nommer. « Quand cette gare sera terminée, je pense que je serai déjà vieux. Je vis à l’extérieur de Stuttgart et je subis quotidiennement les retards de trains. » Mais selon le trentenaire, les revendications ne sont plus d’actualité et ce dernier confirme les clichés. « Pour moi, ce sont majoritairement de vieilles personnes, de gauche et écologistes. » De son côté, Mia, 24 ans, ignorait même que des manifestations se tenaient tous les lundis. « Je pense que c’est un peu inutile, même si cela reste une bonne chose de s’exprimer et de protester. »
Des leviers d’action encore possibles ?
« Ces opposants savent pertinemment qu’ils ne vont pas arrêter le projet, affirme la sociologue. Mais ils sont toujours là pour montrer qu’ils sont contre car ils savent qu’ils ont raison. D’un autre côté, la mairie tolère l’existence de cette petite structure, symbole de ce mouvement qui ne leur fait plus du tout peur. Le détruire pourrait néanmoins provoquer une résurgence du conflit. » Sur ce point, David Bösinger semble leur accorder du crédit. « Cela est une preuve de la vitalité de notre démocratie. »

Rien ne semble effectivement démotiver les deux compères. « Les jeunes sont partis car ils ont moins d’endurance, plaisante le chef de file de 76 ans. Mais nous, on tient bon. » Chacun des deux sont convaincus de disposer encore de leviers d’action. « Oui, le bâtiment est construit et on ne pourra rien y faire, mais il reste encore tout un système à mettre en place qui est voué à l’échec », poursuit-il. La Deutsche Bahn souhaite effectivement mettre en place une digitalisation du trafic ferroviaire. Autrement dit, ce dernier ne sera plus régulé par des feux de signalisation, mais par une interconnexion des trains. « Le projet est beaucoup trop ambitieux. Et ces interminables travaux nous le prouvent », termine le sexagénaire.

La mobilisation incarne aussi et surtout une véritable instance de socialisation où chacun se parle et s’informe sur les avancées et les débats autour du projet. « Cela a même provoqué des mariages », s’amuse Werner Sauerborn en mentionnant celui de deux personnes attachées toute la nuit à un arbre, avant leur abattage au début du chantier.
Lieu de souvenir et d’émulation collective, Mahnwache regorge d’ailleurs de divers bibelots, vestiges des multiples luttes environnementales. « Ce drapeau était celui dressé contre le projet ferroviaire Lyon-Turin, montre Werner Sauerborn du doigt. Nous nous sommes aussi rendus en France pour soutenir le mouvement contre Notre-Dame-des-Landes. Notre rêve, c’est que Stuttgart 21 finisse comme cela. »
La prochaine échéance du projet sera communiquée à l’été prochain par la Deutsche Bahn pour fixer une nouvelle date d’inauguration. Une chose est sûre : Norbert Bongartz, Werner Sauerborn et leurs camarades, loin de s’essouffler, ne comptent pas relâcher de sitôt leurs efforts pour s’opposer au projet Stuttgart 21.

