Depuis 2010, un petit bâtiment situé en face de la gare de Stuttgart sert de QG et de lieu de vie pour les opposants au projet Stuttgart 21. Photo Inès Dillet

Contre les travaux de la gare, des manifestations battent des records de longévité

Depuis 2010, le lundi est devenu jour de rendez-vous hebdomadaire des opposants au projet Stuttgart 21. Ce chantier de transformation de la gare accumule les retards et la facture a déjà triplé. Rencontre avec ces irréductibles, toujours debout devant un bâtiment qui prend forme.

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Lun­di de Pâques, géné­ra­le­ment connu pour être la fête la plus impor­tante du calen­drier chré­tien, est éga­le­ment le ren­dez-vous choi­si par la Deutsche Bahn, équi­valent de la SNCF en France, pour pré­sen­ter au grand public les avan­cées des gigan­tesques tra­vaux de trans­for­ma­tion de la gare de Stutt­gart. Ce vaste chan­tier enta­mé depuis 2010, sur­nom­mé « Stutt­gart 21 », a pour ambi­tion de faire de la ville un nœud fer­ro­viaire en Europe. Musique, spec­tacle de cirque et stands de nour­ri­ture… L’entreprise de réseau fer­ro­viaire alle­mand ne lésine pas sur les moyens pour impres­sion­ner les visi­teurs. Pour David Bösin­ger, res­pon­sable de l’événement, « Il s’agit d’un des plus grands évé­ne­ments de Stutt­gart ». Plus de 150 000 euros ont été dépen­sés pour accueillir les 82 000 per­sonnes, venues de toute la région du Bade-Wur­tem­berg.

Face à ce joyeux spec­tacle, se dresse de l’autre côté du pas­sage pié­ton, une petite bâtisse verte appe­lée « Mahn­wache », pour « point de veille ». Une sorte d’allégorie de David contre Goliath, où des mili­tants montent chaque jour la garde pour expri­mer leur oppo­si­tion. ​​Les ten­sions se cris­tal­lisent autour de la date d’inauguration, ini­tia­le­ment pré­vue en 2019, qui n’a ces­sé d’être repous­sée et ne devrait pas se tenir avant 2030. Ces nom­breux retards ont entraî­né une flam­bée des coûts, pas­sant de 4,5 mil­liards d’euros en 2009 à 11 mil­liards en 2024.

Ce stand, ser­vant de point d’information, est tolé­ré par la mai­rie et est ouvert tous les jours à par­tir de midi, sauf les dimanches, Noël, lun­dis de Pâques et de Pen­te­côte. Pho­to Inès Dillet

Ils sont quatre, mer­cre­di 8 avril, à assu­rer la per­ma­nence. Au sein de ce petit groupe, l’ambiance est convi­viale. Il faut dire que cha­cun d’entre eux par­ti­cipe depuis des années aux mani­fes­ta­tions orga­ni­sées chaque lun­di. Nor­bert Bon­gartz et Wer­ner Sauer­born sont là depuis les pre­mières heures du mou­ve­ment. Les deux sexa­gé­naires appar­tiennent au groupe « Alliance action » contre ce « grand pro­jet inutile impo­sé ».

À lire aus­si : VIDÉO. « Le réseau fer­ro­viaire est un désastre » : le pro­jet Stutt­gart 21 va-t-il amé­lio­rer le quo­ti­dien des usa­gers ?

Avant de rejoindre ses cama­rades, Wer­ner Sauer­born enjambe les blocs de béton et déplace les grillages devant l’entrée du jar­din public situé juste à droite. « Vous voyez tout ça ? C’est typique ici », pointe-t-il avec sar­casme. Cet ancien socio­logue et syn­di­ca­liste est un des repré­sen­tants du mou­ve­ment anti-Stutt­gart 21. Il a été un des pre­miers à dénon­cer le pro­jet de trans­for­ma­tion de la gare, actuel­le­ment un ter­mi­nus, en voie de pas­sage sou­ter­raine. « Elle fonc­tion­nait très bien telle qu’elle était. Les lignes à grande vitesse étaient coor­don­nées avec l’arrivée des trains régio­naux. » Une logis­tique qui devrait, selon lui, être mise à mal par la future confi­gu­ra­tion. Ces quais tra­ver­sant néces­sitent, par ailleurs, la construc­tion de nom­breux tun­nels, por­tant le réseau de qua­rante kilo­mètres de voie, à soixante aujourd’hui et une cen­taine à terme. 

Les oppo­sants à Stutt­gart 21 ont sym­bo­li­sé ce pro­jet par l’image d’une bou­teille. Elle repré­sente l’engorgement des voies fer­ro­viaires cau­sée par la mul­ti­pli­ca­tion des kilo­mètres de tun­nels. Pho­to Inès Dillet

Une mobilisation unique en Allemagne

Le pro­jet, for­te­ment décrié dès ses pre­miers jours, a pro­vo­qué un élan de mobi­li­sa­tion citoyenne. En 2010, Le Monde parle d’un mou­ve­ment de 30 000 à 50 000 per­sonnes qui « prend des airs de mai 68 ». « On a très vite com­pris que ce plan n’allait pas mar­cher comme pré­vu, raconte Nor­bert Bon­gartz. L’idée est beau­coup trop ambi­tieuse com­pa­ré aux capa­ci­tés de cette gare et d’une ville de la taille de Stutt­gart. » Ces actions col­lec­tives battent aujourd’hui des records de lon­gé­vi­té et le 30 mars der­nier a d’ailleurs mar­qué le 800ème ren­dez-vous. 

La socio­logue Annette Ohme-Rei­nicke a étu­dié cette pro­tes­ta­tion unique en Alle­magne, et en a fait un ouvrage inti­tu­lé La contes­ta­tion de Stutt­gart 21 et sa dimen­sion poli­tique et éman­ci­pa­trice. « À ses débuts, cette consta­ta­tion avait quelque chose de spé­cial car elle a atti­ré tous les spectres de la popu­la­tion, des éco­lo­gistes aux per­sonnes adhé­rentes à la CDU. Même cer­tains membres de la police met­taient des sti­ckers sous leurs semelles pour affi­cher leur sou­tien. C’était très vivant. »

Selon elle, cette dyna­mique a duré jusqu’en 2012, avant de s’essouffler pro­gres­si­ve­ment. « Le lan­ce­ment des tra­vaux a démar­ré deux ans après la crise éco­no­mique de 2008. Les gens vou­laient de la sécu­ri­té et de la sta­bi­li­té. » Cette gare en est un sym­bole : il est un des rares bâti­ments de la ville a avoir sur­vé­cu aux bom­bar­de­ments de la Seconde Guerre mon­diale. « Ce pro­jet, au coût pha­rao­nique, a repré­sen­té tout l’opposé », pour­suit-elle. Tout comme le sou­tien de la popu­la­tion locale, le par­ti des Verts, prin­ci­pal relais poli­tique des pre­miers jours, s’est déta­ché au fur et à mesure. « À leur arri­vée au pou­voir en 2011, les tra­vaux étaient déjà enta­més. Ils ne pou­vaient plus faire machine arrière », raconte la cher­cheuse. 

La socio­logue Annette Ohme-Rei­nicke s’est inté­res­sée au mou­ve­ment, qu’elle consi­dère comme unique en Alle­magne, dès les pre­mières années. Pho­to Inès Dillet

Muni d’un petit dic­tion­naire fran­co-alle­mand, Nor­bert Bon­gartz cherche ses mots pour dénon­cer l’abandon des éco­lo­gistes. Devant les six grues monu­men­tales qui font par­tie du pay­sage urbain depuis plus de dix ans, voi­ci le mot enfin trou­vé pour les qua­li­fier : « traîtres ». Pour autant, Annette Ohme-Rei­nicke pré­sente cette arri­vée au pou­voir comme une pre­mière vic­toire des mani­fes­tants. « Faire tom­ber la CDU, ins­ti­ga­trice du pro­jet Stutt­gart 21, aux élec­tions légis­la­tives dans un Land par­ti­cu­liè­re­ment conser­va­teur, est déjà un énorme suc­cès. »

Le mou­ve­ment contre ce pro­jet colos­sal est consi­dé­ré par ses adhé­rents comme un com­bat de citoyens contre les classes diri­geantes. Pho­to Inès Dillet

Opération séduction de la Deutsche Bahn 

Après seize ans de chan­tier, dont la date d’achèvement reste encore incer­taine, la Deutsche Bahn tente de faire réson­ner un tout autre son de cloche. David Bösin­ger tra­vaille pour l’association Info­Turm­Stutt­gart (ITS), qui assure la com­mu­ni­ca­tion autour du chan­tier. Pour lui, les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion n’ont plus vrai­ment de légi­ti­mi­té aujourd’hui. Il fait notam­ment réfé­rence à un réfé­ren­dum orga­ni­sé en 2011. « Au début, des voix s’élevaient contre l’abattage des arbres, là où se trouvent les nou­veaux quais, ce qui est enten­dable. Mais nous avons par la suite joué le jeu de la démo­cra­tie et une majo­ri­té de citoyens (54 %) ont voté pour la pour­suite du pro­jet. Ces oppo­sants gardent les mêmes argu­ments depuis le début, or cela a beau­coup évo­lué. » Ce der­nier sou­ligne éga­le­ment leur âge avan­cé. « Je vous mets au défi de trou­ver une per­sonne de moins de 65 ans. » 

Au milieu de ces deux camps que tout oppose, qu’en pensent les usa­gers ? Pour beau­coup d’entre eux, la durée des tra­vaux semble effec­ti­ve­ment inter­mi­nable. Albert, arri­vé il y a six ans dans la ville, a tou­jours connu ce « jar­din de fer­raille », comme il s’amuse à nom­mer. « Quand cette gare sera ter­mi­née, je pense que je serai déjà vieux. Je vis à l’extérieur de Stutt­gart et je subis quo­ti­dien­ne­ment les retards de trains. » Mais selon le tren­te­naire, les reven­di­ca­tions ne sont plus d’actualité et ce der­nier confirme les cli­chés. « Pour moi, ce sont majo­ri­tai­re­ment de vieilles per­sonnes, de gauche et éco­lo­gistes. » De son côté, Mia, 24 ans, igno­rait même que des mani­fes­ta­tions se tenaient tous les lun­dis. « Je pense que c’est un peu inutile, même si cela reste une bonne chose de s’exprimer et de pro­tes­ter. »

Des leviers d’action encore possibles ?

« Ces oppo­sants savent per­ti­nem­ment qu’ils ne vont pas arrê­ter le pro­jet, affirme la socio­logue. Mais ils sont tou­jours là pour mon­trer qu’ils sont contre car ils savent qu’ils ont rai­son. D’un autre côté, la mai­rie tolère l’existence de cette petite struc­ture, sym­bole de ce mou­ve­ment qui ne leur fait plus du tout peur. Le détruire pour­rait néan­moins pro­vo­quer une résur­gence du conflit. » Sur ce point, David Bösin­ger semble leur accor­der du cré­dit. « Cela est une preuve de la vita­li­té de notre démo­cra­tie. »

Nor­bert Bon­gartz (à droite) et Wer­ner Sauer­born (à gauche), font par­tie des pre­miers à pro­tes­ter contre le pro­jet Stutt­gart 21. Pho­to Inès Dillet

Rien ne semble effec­ti­ve­ment démo­ti­ver les deux com­pères. « Les jeunes sont par­tis car ils ont moins d’endurance, plai­sante le chef de file de 76 ans. Mais nous, on tient bon. » Cha­cun des deux sont convain­cus de dis­po­ser encore de leviers d’action. « Oui, le bâti­ment est construit et on ne pour­ra rien y faire, mais il reste encore tout un sys­tème à mettre en place qui est voué à l’échec », pour­suit-il. La Deutsche Bahn sou­haite effec­ti­ve­ment mettre en place une digi­ta­li­sa­tion du tra­fic fer­ro­viaire. Autre­ment dit, ce der­nier ne sera plus régu­lé par des feux de signa­li­sa­tion, mais par une inter­con­nexion des trains. « Le pro­jet est beau­coup trop ambi­tieux. Et ces inter­mi­nables tra­vaux nous le prouvent », ter­mine le sexa­gé­naire. 

Wer­ner Sauer­born montre un dra­peau, his­sé lors de mani­fes­ta­tions en sou­tien aux oppo­sants du pro­jet de ligne fer­ro­viaire Lyon-Turin. Pho­to Inès Dillet

La mobi­li­sa­tion incarne aus­si et sur­tout une véri­table ins­tance de socia­li­sa­tion où cha­cun se parle et s’in­forme sur les avan­cées et les débats autour du pro­jet. « Cela a même pro­vo­qué des mariages », s’amuse Wer­ner Sauer­born en men­tion­nant celui de deux per­sonnes atta­chées toute la nuit à un arbre, avant leur abat­tage au début du chan­tier. 

Lieu de sou­ve­nir et d’émulation col­lec­tive, Mahn­wache regorge d’ailleurs de divers bibe­lots, ves­tiges des mul­tiples luttes envi­ron­ne­men­tales. « Ce dra­peau était celui dres­sé contre le pro­jet fer­ro­viaire Lyon-Turin, montre Wer­ner Sauer­born du doigt. Nous nous sommes aus­si ren­dus en France pour sou­te­nir le mou­ve­ment contre Notre-Dame-des-Landes. Notre rêve, c’est que Stutt­gart 21 finisse comme cela. » 

La pro­chaine échéance du pro­jet sera com­mu­ni­quée à l’été pro­chain par la Deutsche Bahn pour fixer une nou­velle date d’inauguration. Une chose est sûre : Nor­bert Bon­gartz, Wer­ner Sauer­born et leurs cama­rades, loin de s’es­souf­fler, ne comptent pas relâ­cher de sitôt leurs efforts pour s’op­po­ser au pro­jet Stutt­gart 21.

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