À l’heure où l’effervescence des terrasses monte, sur les hauteurs de Stuttgart, le calme contraste. Des vignes, parfaitement alignées, dominent. Les rayons du soleil couchant illuminent les feuilles vertes anis des plants. Un véritable paysage de campagne au milieu de la ville. Stuttgart, capitale du Bade-Wurtemberg, est la seule métropole allemande à posséder des vignobles municipaux.
16 des 23 arrondissements pratiquent la viticulture. Peu importe où l’on se situe dans la ville, les 400 hectares de vignes sont visibles. Des milliers de plants qui font du Bade-Wurtemberg la deuxième région viticole allemande, concentrant 30% des vignes du pays.
Mais cette visibilité ne se reflète pas sur les tables des terrasses. Plus bas, à quelques mètres, l’animation de la ville bat son plein. Les verres de bières et les cocktails habillent les tables des bars, mais pas l’ombre d’un verre de vin. Et sur les cartes, les références ne se bousculent pas. Alors le vin serait-il sur le point de disparaître des tables allemandes ?

Photo Montaine Madier
C’est au cœur du quartier de Stuttgart-Mitte que les premiers éléments de réponse se dessinent. Au détour d’une rue pavée, Bernd Kreis, sommelier allemand depuis plus de 30 ans, nous ouvre les portes de son restaurant et bar à vin High Fidelity.
Des murs vert kaki, un parquet clair au sol et des tables dressées sobrement plantent le décor. Au centre, un bar en bois et des bouteilles de blanc et de rouge exposées sur le mur. Le vin, c’est son activité depuis des années. Mais aujourd’hui, le caviste laisse paraître une certaine incertitude concernant l’avenir du secteur viticole. « Si on ne peut pas parler de crise, alors je ne sais pas ce que c’est, affirme-t-il en traversant la cuisine. Il y a un an, on pensait que c’était une crise qui allait passer, mais ce n’est plus le cas. On est en train de perdre notre culture. Le vrai problème, ce sont les jeunes qui ne portent plus d’intérêt au vin et les campagnes de communication sur la santé qui dénigrent l’alcool. »
Un secteur à contre-courant de la tendance européenne
S’il s’agit d’un secteur économique majeur pour la ville et la région, aujourd’hui, les vignerons tirent la sonnette d’alarme. Le secteur viticole allemand progresse à contre-courant de la tendance européenne, où la demande, la consommation et la superficie des vignobles sont en pleine expansion. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le ministère de l’Agriculture, depuis 2016, la consommation globale de vin est en baisse de 1 % par an.
Alors en janvier dernier, 36 vignerons stuttgartois se sont emparés du sujet. Le collectif Stuttgarter wein kollektiv a vu le jour et une table ronde avec la Ville a été organisée pour aborder la crise qui touche le secteur.
Stefanie Schwarz, viticultrice au domaine Schwarz weingut, en est la présidente. « Le nombre d’hectares des parcelles viticoles est déjà en baisse et il continuera de diminuer. Pour la région du Wurtemberg, on prévoit une diminution d’au moins 30 % des surfaces cultivées dans les cinq prochaines années, détaille-t-elle. À l’échelle locale, cette diminution sera probablement plus marquée. C’est très inquiétant car nous perdrons en patrimoine culturel, en attractivité et en biodiversité. Les mentalités doivent changer. »

Photo fourni par la viticultrice
« Les nouvelles générations n’ont plus la culture de boire du vin »
Depuis plusieurs mois, c’est toute une filière qui cherche à se réinventer pour survivre. Déjà impactés par les conditions climatiques, les acteurs du secteur doivent faire face à l’évolution démographique et à de nouveaux modes de consommation.
« On essaye de trouver des réponses mais il n’y a pas de recette toute faite, confie Bernd Kreis. La vente et la consommation du vin doivent changer, car les nouvelles générations n’ont plus la culture de boire du vin à table. »
Simone Loose, professeure à l’institut d’économie du vin et des boissons de Geisenheim, a analysé cette crise sous plusieurs angles. Selon elle, cette situation est liée à une corrélation de facteurs sociaux. Les consommateurs plus âgés sont de plus en plus attentifs à leur santé et la jeune génération se détourne de plus en plus de l’alcool. Elle l’assure : “ Aucun renversement de tendance en matière de santé n’est prévu, et des restrictions sur l’alcool devraient voir le jour en raison de la politique sanitaire de l’OMS (organisation mondiale de la santé)”.
“La nouvelle génération a tendance à être plus réticente à l’égard de l’alcool.”
Simone Loose
D’autant que d’après la dernière étude du ministère délégué aux questions d’addiction et de drogues allemand, en 2022, il y aurait eu 14 200 morts liés à la consommation d’alcool dans le pays.
La professeure fait aussi le constat suivant : “La nouvelle génération a tendance à être plus réticente à l’égard de l’alcool. Le vin est de plus en plus perçu comme un produit d’agrément et d’accompagnement d’occasions plus rares, lors desquelles les boissons sans alcool gagnent en popularité”.
Les études montrent que le nombre de verres de vin consommés par habitant tend à diminuer inexorablement. Selon les données de l’office fédéral des statistiques, en 2024, 4,8 bouteilles ou 36 verres par personne ont été consommés contre 6,1 bouteilles ou 46 verres par personne en 2014. Moins de consommateurs, moins de ventes et tout un secteur laissé aux oubliettes. Mais comment reconquérir les Allemands ?
« Nous devons recréer du lien »
Derrière son bar, Bernd Kreis observe chaque bouteille de vin posée sur le comptoir. Le regard concentré, comme si la solution se trouvait là, sur l’étiquette de la bouteille qu’il tient entre ses mains. « Il faut tout remettre en question, lance-t-il. L’aspect marketing doit être notre principale préoccupation. »
Le caviste en est persuadé, offrir une autre image du vin aux nouvelles générations est la solution. « On doit rendre le vin plus accessible. Aujourd’hui, il s’agit d’un milieu élitiste et nous, experts, nous devons recréer du lien et ouvrir nos portes aux consommateurs. » Un silence s’installe. Bernd range minutieusement chaque bouteille dans un compartiment adapté, comme une pièce du puzzle qui trouve sa place. D’un coup, il s’arrête.
Bouteille entre les mains, il semble réfléchir. « On doit utiliser moins de termes techniques pour présenter nos vins, explique-t-il. Les cépages doivent apparaître sur les étiquettes, c’est ce que les particuliers recherchent car ils peuvent s’imaginer le goût du vin. »


Pour Stefanie Schwarz, la dégustation de vin doit faire partie d’une expérience. « Les domaines viticoles sont un moteur pour l’économie locale et le tourisme. Ils dynamisent les villes grâce aux événements qu’ils peuvent organiser. Afterwork au milieu du domaine, fête du vin, dîner oenologique, visites guidées, les possibilités sont innombrables, détaille la viticultrice. Ce modèle marketing est plus exigeant et coûteux mais c’est sans doute le seul qui soit efficace. »
Si une fête du vin est organisée au mois de septembre dans le centre de Stuttgart par la Ville, les viticulteurs de la région restent sur leur faim. Tous s’accordent pour dire que ce rendez-vous n’est pas « qualitatif ».
Le marketing direct par le biais d’événements implique d’obtenir les autorisations nécessaires. Et c’est là que ça se complique. « L’Allemagne raffole des réglementations parfois incompréhensibles, dénonce Stefanie. Nous pourrions, comme dans d’autres régions, organiser des soirées au milieu des vignobles illuminés avec de la musique. Mais la mairie de Stuttgart peine à nous accorder les autorisations nécessaires car la musique perturbe les riverains et les illuminations les insectes. Les personnes au pouvoir manquent de bon sens. »
Une route des vins en prévision ?
De son côté, le service économique de la mairie de Stuttgart affirme accorder une “grande importance” au sujet et accompagner les viticulteurs “autant que possible” tout en respectant “la réglementation fédérale et étatique en vigueur qui limite son champ d’action et ne peut pas toujours répondre aux attentes.”
La Ville assure que les acteurs du milieu bénéficient d’aides diversifiées et que la campagne de communication autour de la viticulture va être renforcée. Suite aux derniers échanges avec les viticulteurs en janvier dernier, la municipalité affirme avoir lancé plusieurs projets. L’idée d’une route des vins est en cours de réflexion et un projet de financement est sur le point d’être élaboré.
Des projets, mais pour quel avenir ? Bernd Kreis, lui, en est persuadé : « Plusieurs entreprises vont faire faillite et la production de vin allemand va considérablement se réduire », livre-t-il dans un sourire timide. Ce soir-là, la salle est dressée, les verres alignés, les bouteilles de vin rangées. Bernd enfile son tablier pour un énième service, déterminé à faire vivre ce patrimoine culturel.

