Agriculture : que reste-t-il des ambitions bio du Bade-Wurtemberg ?

En 2020, le parlement du Bade-Wurtemberg s’est donné pour objectif que 30 % à 40 % des terres agricoles soient exploitées selon les principes de l’agriculture biologique d’ici 2030. C’est la seule région d’Allemagne à poursuivre un objectif de transition agricole aussi ambitieux. Six ans après, malgré des progrès, le compte est encore loin d’être atteint.

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En mar­chant dans ses champs, Mar­tin Hahn pointe du doigt des fleurs. « Ici la nature a repris ses droits », com­mente-t-il. L’agriculteur en est fier. C’est avant tout pour ça qu’il a choi­si de reprendre la ferme fami­liale, dont il héri­té de ses parents, en 1980.

À l’é­poque, il a 17 ans. « J’ai appris le métier dans un éle­vage inten­sif.
J’ai tout de suite su que c’était tout ce que je ne vou­lais pas repro­duire, alors j’ai conver­ti la ferme à l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique dès que j’en ai pris pos­ses­sion ». En 1986, l’ex­ploi­ta­tion est cer­ti­fiée Deme­ter, l’un des labels bio­lo­giques les plus exi­geants au monde.  

Nichée à Über­lin­gen-Bonn­dorf – à une tren­taine de kilo­mètres de la fron­tière suisse – à l’écart du lac de Constance, sur une crête entou­rée de champs, de prai­ries et de forêts, la ferme Hel­chen­hof est d’abord répu­tée pour ses légumes. Sur la par­celle de 100 hec­tares au total, sont culti­vés des cham­pi­gnons, des pommes de terres, des carottes, ou encore des poi­reaux. Mais l’ex­ploi­ta­tion abrite aus­si 230 poules et 40 vaches lai­tières. En pas­sant entre les allées de l’étable, Mar­tin Hahn s’amuse à citer le pré­nom de celles pré­sentes avec leurs veaux, avant d’arriver sur l’immense pré où paissent celles res­tantes.

« Je devais défendre toute l’agriculture du pays »

Mar­tin Hahn croit par­ti­cu­liè­re­ment dans « l’interdépendance des choses ». À la ferme, « ce qui est pro­duit y est éga­le­ment uti­li­sé », détaille-t-il. Les fer­miers pro­duisent par exemple eux-mêmes l’a­li­men­ta­tion des vaches. La pro­duc­tion de la ferme est des­ti­née à la vente directe mais aus­si à des chaînes de super­mar­ché.

En 1992, alors qu’il prend ses marques dans l’agriculture bio­lo­gique, il s’associe avec des col­lègues et d’autres agri­cul­teurs Deme­ter de la région pour créer la coopé­ra­tive agri­cole du Lac de Constance, afin de mieux com­mer­cia­li­ser leurs pro­duits. L’organisation per­met d’approvisionner en conti­nu la chaîne de super­mar­chés régio­nale Fene­berg en pro­duits bio­lo­giques, tout au long de l’an­née.

La ferme Hel­chen­hof pos­sède le label Deme­ter depuis 1986. Pho­to Apol­line Macé

En temps nor­mal, nous accor­der du temps pour nous par­ler de sa ferme aurait été com­pli­qué. Mais en cette après-midi enso­leillée du mois d’a­vril, Mar­tin Hahn a le luxe de pou­voir pro­fi­ter de la semaine de vacances de Pâques.

C’est un des avan­tages que lui offre la vie poli­tique, à laquelle il a choi­si de se consa­crer depuis 2011, par­ta­geant l’ex­ploi­ta­tion de la ferme avec deux autres familles. Réélu lors des élec­tions du Land­tag le 8 mars der­nier, le dépu­té éco­lo­giste (Alliance 90/Les Verts) au par­le­ment du Bade-Wur­tem­berg enchaîne les aller-retour à Stutt­gart.

S’il a choi­si de régu­liè­re­ment quit­ter le calme de sa cam­pagne pour les trac­ta­tions poli­tiques, dans un pays bien plus cou­tu­mier de la poli­tique de la coa­li­tion que la France, « c’est parce que je devais défendre toute l’agriculture du pays, pas seule­ment mes terres », détaille celui pour qui « la tâche reste encore grande pour déve­lop­per l’agriculture bio­lo­gique ».

L’objectif le plus ambitieux d’Allemagne

En juillet 2020, il a donc par­ti­ci­pé à l’adoption de la loi sur le ren­for­ce­ment de la bio­di­ver­si­té, qui fixe comme objec­tif que 30 à 40 % des terres agri­coles du Bade-Wur­tem­berg soient exploi­tées selon les prin­cipes de l’a­gri­cul­ture bio­lo­gique d’i­ci 2030. C’est la seule région d’Allemagne à pour­suivre un objec­tif de tran­si­tion agri­cole aus­si ambi­tieux. Au niveau natio­nal, l’objectif est fixé à 20 %. 

Dans le Land du sud-ouest de l’Allemagne, bas­tion des Verts, la mesure « était récla­mée par le peuple, qui sou­hai­tait des objec­tifs encore plus éle­vés », assure Mar­tin Hahn. Car tout est par­ti d’un simple réfé­ren­dum d’initiative popu­laire pour la défense des abeilles et de la bio­di­ver­si­té : l’initiative “Pro­Biene“ (pro abeilles).

Lan­cée en 2019, la péti­tion recueille 1,7 mil­lion de signa­tures au total et s’impose à l’agenda du Par­le­ment. Mal­gré une région pro­pice aux réformes éco­lo­giques, la mesure affole cer­tains agri­cul­teurs, qui la jugent trop radi­cale. « Ce n’est pas comme en France où les mani­fes­ta­tions éclatent faci­le­ment, plai­sante Mar­tin Hahn, mais les pay­sans avaient très peur de com­ment ça allait évo­luer », se sou­vient-il. Le texte du réfé­ren­dum récla­mait notam­ment que 50 % des terres soient en bio d’ici à 2035 et une inter­dic­tion totale des pes­ti­cides dans cer­tains espaces.

À l’issue des négo­cia­tions, les objec­tifs de tran­si­tion ont été plus modé­rés que ceux de la péti­tion. « L’É­tat du Bade-Wur­tem­berg cher­chait à envoyer un signal poli­tique clair et à jouer un rôle de pion­nier afin d’in­fluen­cer les évo­lu­tions aux niveaux fédé­ral et euro­péen », défend Tobias Münch, atta­ché de presse au minis­tère de l’a­li­men­ta­tion, de la zone rurale et de la pro­tec­tion des consom­ma­teurs du Land, qui se féli­cite aus­si de la méthode.

« Ce qui rend le Bade-Wur­tem­berg inté­res­sant pour les autres Län­der, ce ne sont pas seule­ment les objec­tifs qu’il s’est fixés, mais aus­si la manière dont il les a atteints : par le biais d’une légis­la­tion contrai­gnante, com­bi­née à des pro­ces­sus de dia­logue impli­quant agri­cul­teurs, ONG envi­ron­ne­men­tales et res­pon­sables poli­tiques. »
En plus du pas­sage de 30 % à 40 % des par­celles agri­coles en bio, l’utilisation de pes­ti­cides syn­thé­tiques devra être réduite de 40 % à 50 % d’ici 2030.

4,5 millions d’euros d’aides

Pour atteindre cet objec­tif, le Land a ren­for­cé les ser­vices de conseil et d’accompagnement à la conver­sion, recon­nais­sant que « le pas­sage à l’agriculture bio­lo­gique néces­site sou­vent un accom­pa­gne­ment adap­té à chaque exploi­ta­tion plu­tôt que des solu­tions toute faites », pour­suit Tobias Münch.

Mais le Bade-Wur­tem­berg ne mise pas seule­ment sur la conver­sion des fermes. Il tente aus­si de sécu­ri­ser les débou­chés. Pour cela, il a lan­cé le plan d’action “Bio du Bade-Wur­tem­berg” qui com­prend notam­ment des pro­grammes de for­ma­tion, des jour­nées portes ouvertes et des fermes de démons­tra­tion pour « favo­ri­ser les échanges de connais­sances pra­tiques et l’apprentissage entre pairs ».

« Le Bade-Wur­tem­berg risque d’être en retrait par rap­port à d’autres régions du pays en matière de sub­ven­tions »

L’AÖL

Un sou­tien finan­cier appor­té par le biais des aides à l’agriculture bio­lo­gique au titre de la PAC euro­péenne com­pensent éga­le­ment les agri­cul­teurs pour les coûts et ser­vices sup­plé­men­taires liés à la ges­tion bio­lo­gique. Mais au vu du taux impor­tant d’exploitations bio­lo­giques,
« le Bade-Wur­tem­berg risque d’être en retrait par rap­port à d’autres régions du pays en matière de sub­ven­tions », pointe l’AÖL, un grou­pe­ment d’associations de cultures bio­lo­giques du Bade-Wur­tem­berg . 

Le gou­ver­ne­ment du Land alloue envi­ron 4,5 mil­lions d’eu­ros par an à la mise en œuvre du plan d’ac­tion “Bio du Bade-Wur­tem­berg“. Mais tous le savent, la crois­sance de la part du bio dépend for­te­ment de la demande des consom­ma­teurs. Or la guerre en Ukraine a ralen­ti la hausse qui était en marche assure Mar­tin Hahn. « Lorsque les Alle­mands font des éco­no­mies, l’alimentation est le pre­mier domaine tou­ché. Pen­dant la pan­dé­mie, les gens ne pou­vaient plus par­tir en vacances, ils avaient de l’argent pour la bonne nour­ri­ture. Aujourd’hui c’est plus com­pli­qué », ana­lyse-t-il.

La ferme Hel­chen­hof abrite 40 vaches lai­tières, 230 poules et cultive des fruits et légumes. Pho­to Apol­line Macé

La demande de bio en hausse

Si Mar­tin Hahn reste per­sua­dé que l’objectif des 30 à 40 % de terres agri­coles bio d’ici 2030 est attei­gnable, c’est que mal­gré tout, la consom­ma­tion du bio a pro­gres­sé.

Après une année 2022 mar­quée par un léger repli à 15,3 mil­liards d’euros, le mar­ché alle­mand du bio a rebon­di à 16,1 mil­liards d’euros en 2023 puis a fran­chi la barre des 17 mil­liards d’euros en 2024, un nou­veau record pour les ali­ments et bois­sons bio­lo­giques. En com­pa­rai­son, avant l’adoption de la loi, en 2019, le mar­ché bio alle­mand ne pesait que près de 12 mil­liards d’euros. Mais les don­nées de mar­ché ne pré­cisent pas si cette hausse de la demande est satis­faite par des pro­duits régio­naux ou impor­tés. 

Lorsque Mar­tin Hahn se lance, la pra­tique du bio est presque mar­gi­nale. À l’é­poque, il s’a­git, pour lui, « non pas de faire du 100 % éco­lo­gique, mais que le plus grand nombre pos­sible d’a­gri­cul­teurs fonc­tionne avec un mode éco­no­mique qui soit réel­le­ment proche de la nature ». Avec le déve­lop­pe­ment de la pra­tique, il est per­sua­dé que les consom­ma­teurs « sont de plus en plus sen­si­bi­li­sés et com­prennent que leurs choix ali­men­taires ont un impact concret sur leur propre san­té, mais aus­si sur l’environnement ».

Si cette idée est cré­di­tée par les chiffres, l’idée d’at­teindre l’objectif fixé d’ici moins de quatre ans semble néan­moins s’éloigner. En 2024, une pre­mière éva­lua­tion des pro­grès et de fai­sa­bi­li­té du pro­jet a été réa­li­sée. Quatre ans après l’adoption de la loi sur la bio­di­ver­si­té, le nombre de terres agri­coles exploi­tées selon les prin­cipes bio­lo­giques dans le Bade-Wur­tem­berg était de 212 745, contre 186 905 en 2019. C’est 15% du total des terres agri­coles de la région, ce qui en fait « l’un des trois Län­der avec les plus grandes sur­faces bio­lo­giques », ana­lyse fiè­re­ment l’AÖL. Mal­gré un taux qui a pro­gres­sé de trois points par rap­port à la date de l’adoption de la loi, l’objectif de 30 à 40 % paraît inat­tei­gnable.

Le bio un label coûteux et peu rentable pour les petites exploitations ?

Avec les aides qu’il per­çoit et les pro­duits qu’il peut vendre plus cher grâce au label, pour Mar­tin Hahn, le jeu en vaut lar­ge­ment la chan­delle. Mais ce n’est pas le cas de toutes les exploi­ta­tions agri­coles.

« Il faut être assez aisé pour se le per­mettre parce qu’ici, en Alle­magne, c’est quand même très cher ». 

Hélène, habi­tante de Stutt­gart

Sur le petit mar­ché de Marien­platz, les consom­ma­teurs cir­culent entre les stands. Un étal de fruits et légumes issus de l’agriculture conven­tion­nelle fait face à un, bien plus petit, qui vend des pro­duits bio. Les consom­ma­teurs peuvent faire leur choix. Hélène opte tou­jours pour le bio. Cette Fran­çaise ins­tal­lée à Stutt­gart depuis une dizaine d’an­nées « essaye d’al­ler chez les gens qui vivent de ça », mais elle l’admet, « il faut être assez aisé pour se le per­mettre parce qu’ici, en Alle­magne, c’est quand même très cher ». 

En témoigne la salade qu’elle achète. Au stand bio, Hélène la paie 2,50 €. Juste en face, l’équivalent conven­tion­nel s’affiche à 1,80 €. En Alle­magne, le sur­coût du bio par rap­port au conven­tion­nel tourne glo­ba­le­ment autour de 20 à 30 % pour les pro­duits ali­men­taires, selon l’agence cen­trale de publi­ca­tion des prix et des mar­chés des pro­duits agri­coles, fores­tiers et ali­men­taires (ZMP) qui recueille les prix auprès d’agriculteurs bio­lo­giques.

Mal­gré une popu­la­tion aisée dans la région, notam­ment grâce à la pré­sence de l’industrie auto­mo­bile, « consom­mer bio est un peu plus “niche” qu’en France », ana­lyse Hélène. D’autant qu’en com­pa­rai­son, dans l’hexagone, l’observatoire des prix des fruits et légumes confirme que les écarts entre les paniers bio et conven­tion­nels se réduisent depuis 2019. 

Doro­thea est agri­cul­trice dans la ferme maraî­chère de Schu­ma­cher Gemüse.
Pho­to Apol­line Macé

Le panier de pro­duits avec lequel repart la consom­ma­trice régu­lière du mar­ché de Marien­platz est pro­duit dans la ferme maraî­chère de Schu­ma­cher Gemüse, située à Kön­gen, une com­mune du Bade-Wur­tem­berg. Cela fait deux ans que la ferme a obte­nu le label bio.

« En réa­li­té, cela fai­sait déjà plus d’une dizaine d’an­nées que l’on avait arrê­té d’utiliser des engrais et pro­duits phy­to­phar­ma­ceu­tiques. En fait, on fai­sait du bio sans avoir le label », détaille Doro­thea, pré­sente chaque mer­cre­di pour vendre les pro­duits de la ferme. Son exploi­ta­tion a donc fina­le­ment déci­dé d’entamer les démarches néces­saires pour obte­nir le label bio et pou­voir vendre ses pro­duits comme tels sur le mar­ché.

Mais le pro­ces­sus est long et coû­teux. « Le label coûte 500 euros. Pour l’obtenir, il faut que l’ex­ploi­ta­tion soit en bio pen­dant mini­mum trois ans. Ensuite, on reçoit des visites une à deux fois par an pour s’as­su­rer du res­pect du règle­ment bio­lo­gique, mais celles-ci sont aus­si à nos frais », pour­suit Doro­thea.

En plus de pro­duire des salades, des choux et des légumes-racines, la ferme sert de lieu de vente à des pro­duits bio qu’elle achète sur de plus gros mar­chés. Mais depuis l’obtention du label, elle n’est plus auto­ri­sée qu’à vendre 30 % de ce qu’elle ne fabrique pas, au risque de payer plus d’im­pôts. « Cela touche direc­te­ment mes reve­nus », regrette-t-elle, alors qu’elle envi­sage la retraite : pour elle, « le sys­tème de conver­sion au bio n’est pas très encou­ra­geant ».

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