Le club du VfB Stuttgart est connu pour son soutien populaire,

Les supporters du VfB Stuttgart, gardiens du football populaire

Dans un monde du football où l’argent règne, Stuttgart et son mythique club du VfB fait de la résistance. Ses supporters, parmi les plus fervents d’Allemagne, se posent en gardiens du foot populaire.

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À l’Alte Schule, tout ramène au VfB Stutt­gart. Ce pub des quar­tiers
popu­laires, à l’est de la capi­tale du Bade-Wur­tem­berg, vibre au rythme de l’équipe locale.

La mas­cotte de l’équipe, le cro­co­dile Fritzle, trône au-des­sus du comp­toir, les écharpes blanche et rouge pendent un peu par­tout, les boi­se­ries sont constel­lées de sti­ckers à l’ef­fi­gie du club. La semaine, à la sor­tie du tra­vail, on conti­nue d’y débrie­fer le résul­tat du week-end une pinte à la main. Les sou­ve­nirs de sup­por­ters fusent en même temps que les flé­chettes. « Et les jours de match, ici, c’est comme au stade. Ça se bous­cule, les gens sont les uns sur les autres avec leur bière. Mais tout le monde vibre ensemble », décrit Mar­cel Kod­de­ritzsch, le gérant des lieux.

L’Alte Schule est un repère pri­vi­lé­gié des fans du VfB. Une étape
incon­tour­nable les jours de match : le stade n’est qu’à 20 minutes à pied, et le bus d’en face y conduit direc­te­ment. Un pod­cast dédié à l’actualité du club, le “Pod­Cans­tatt”, est même enre­gis­tré dans ses entrailles. Une fois par tri­mestre, des sup­por­ters invitent joueurs, entraî­neurs, membres de la direc­tion du club pour un échange décom­plexé avec le public.

L’entrée de l’Alte Schule, avec la plaque “VfB-Treff”, qui signi­fie “point de ras­sem­ble­ment du VfB”. Pho­to Raphaël Habrard

Sur­tout, comme l’indique une plaque à l’entrée, l’établissement est, depuis 21 ans, “Offi­ziel­ler VfB Treff”: point de ras­sem­ble­ment du VfB Stutt­gart. Un sta­tut offi­ciel déli­vré par le club lui-même, conve­nant que le bar dif­fuse l’intégralité des matchs et se mette au ser­vice des sup­por­ters, en échange de faire par­tie de la grande famille du VfB. Comme l’Alte Schule, ils sont 27 bars dans la ville à s’être enga­gés ain­si. Car à Stutt­gart, la pas­sion pour le foot­ball mérite pareille recon­nais­sance.

« Les supporters se considèrent comme une partie du club »

La métro­pole souabe est l’une des places fortes du foot­ball alle­mand.
Le VfB Stutt­gart, fon­dé en 1893, est l’une des plus anciennes et des plus emblé­ma­tiques ins­ti­tu­tions du bal­lon rond en Alle­magne. Cette sai­son, mal­gré le sixième bud­get du pays (247 mil­lions d’euros), il figure quand même à la troi­sième place du cham­pion­nat natio­nal, der­rière
les mas­to­dontes du Bayern Munich (822 mil­lions d’euros) et du Borus­sia Dort­mund (530 mil­lions). Dans la ville, l’engouement prend toutes les formes : sti­ckers sur les pan­neaux, fresques sur les murs, maillot sur les épaules…

« La culture des sup­por­ters est très forte ici, nous assure Car­los Ubi­na, jour­na­liste qui suit le club depuis 2008 pour le Stutt­gar­ter Zei­tung. Il y a de nom­breux clubs de sup­por­ters. Même quand le club était en seconde divi­sion (sai­sons 2016–2017 et 2019–2020), le stade était plein
à chaque match. » Le Neckars­ta­dion est pour­tant pour­vu de 60 000 places. En France, un seul club, Mar­seille, par­vient à affi­cher une moyenne d’affluence com­pa­rable. « Les sup­por­ters ne s’arrêtent pas aux résul­tats, pour­suit Car­los Ubi­na. Ils font par­tie du club, ils se consi­dèrent comme une par­tie du club. » Les fans sont le VfB. Grâce à leur fer­veur, Stutt­gart demeure un bas­tion du foot popu­laire, dans un monde où l’argent prend bien sou­vent toute la place. 

Une épi­ce­rie en face de la gare de Bad Canns­tatt, aux cou­leurs du VfB Stutt­gart.
Pho­to Raphaël Habrard

En Alle­magne, une loi unique au monde a été ins­tau­rée : la règle du 50+1. Chaque club pro­fes­sion­nel doit être pro­prié­taire d’au moins 50+1 % de ses parts éco­no­miques, afin de gar­der la majo­ri­té contre tout inves­tis­seur pri­vé. « Cette règle, c’est la signa­ture du foot alle­mand, c’est son ADN, nous pré­sente Dr Wol­fram Pyta, direc­teur du dépar­te­ment His­toire à l’Université de Stutt­gart, et auteur de nom­breux ouvrages sur le foot­ball. Elle empêche les grandes entre­prises de prendre le contrôle. Elle pré­serve le foot­ball, fai­sant de lui un patri­moine cultu­rel et un bien com­mun. »

Et le VfB Stutt­gart, fidèle à son image popu­laire, ne s’est pas conten­té des 51 % conven­tion­nels. Via un sys­tème d’actionnariat, pas moins de 78 % du club appar­tient ain­si à ses sup­por­ters. Mar­kus Mil­l­ner, 52 ans, est l’un d’eux. Il nous pré­sente fiè­re­ment sa carte d’abonné. Il la renou­velle chaque année depuis 1998. Pour 60 euros annuels, il est un « membre » du VfB Stutt­gart. À l’heure actuelle, ils sont 130 000 à par­ti­ci­per à l’indépendance de leur ins­ti­tu­tion ché­rie à tra­vers ce sys­tème. « On prend part à l’histoire du club », for­mule Mar­kus.

À lire aus­si : Gérer son pas­sé nazi : le devoir de mémoire du VfB et du Staats­thea­ter

En guerre contre le foot business

Clin d’œil sym­bo­lique, les ter­rains d’entraînement et le stade sont situés entre la Porsche Are­na et le musée Mer­cedes-Benz, au nord-est de la ville. Mais les deux géants de l’automobile, qui ont contri­bué à la richesse et à la renom­mée de Stutt­gart, ne détiennent donc, à eux deux, que 20 % des parts du club. « Dans le foot­ball, on ne peut pas com­plè­te­ment se tenir à l’é­cart du busi­ness. Mais l’argent ne doit pas être au centre de tout », nous avance Joa­chim Schmid.

L’homme d’une soixan­taine d’an­nées est le lea­der des Rot-Weiße Schwa­ben Ber­kheim 1977, l’un des plus anciens groupes de sup­por­ters du club, qui prend place dans la Cans­tat­ter Kurve, la tri­bune Ultra.
« Le club est recon­nu pour sa proxi­mi­té avec son public, pour sa culture de sup­por­ters pas­sion­nés », confirme-t-il.

Le Stade du VfB Stutt­gart, le Neckars­ta­dion, vu depuis le musée Mer­cedes-Benz.
Pho­to Raphaël Habrard

Toute marque du foot busi­ness est source de méfiance. Le club de
Leip­zig, rache­té par Red Bull, mais aus­si ceux de Wolf­sburg (Volks­wa­gen) ou de Lever­ku­sen (Bayer), qui contournent la règle du 50+1, sont hon­nis. « Ce sont des clubs arti­fi­ciels. En réa­li­té, ils ne font pas par­tie de la culture du foot alle­mand », lâche sans détour Joa­chim Schmid. Le Paris Saint-Ger­main, finan­cé par le Fond d’Investissement Qata­ri, ne jouit pas non plus d’une grande estime. « À la fin, c’est juste des entre­prises qui jouent au foot », lâche Joa­chim.

En 2023, le club avait conclu un contrat juteux de spon­so­ring avec
Wina­max, pour trois ans. Mais la grande entre­prise spé­cia­li­sée dans les paris spor­tifs en ligne, jugée comme sym­bole du capi­ta­lisme, n’était pas au goût des sup­por­ters. « Les groupes Ultras avaient lan­cé des appels à boy­cott pour ne pas ache­ter le maillot avec le nou­veau spon­sor », se sou­vient le jour­na­liste Car­los Ubi­na. Sous la pres­sion, le club avait dû mettre fin à la col­la­bo­ra­tion dès la sai­son sui­vante, optant fina­le­ment pour la banque locale du Bade Wur­tem­berg, LBBW. 

« Aujourd’hui, le club est en pro­cès avec Wina­max, le club touche moins d’argent avec le spon­so­ring, mais les sup­por­ters sont contents », résume iro­ni­que­ment notre confrère alle­mand.

Alors, le pré­sident du club, Alexan­der Wehrle, a bien com­pris qu’il n’irait pas loin sans ses sup­por­ters. Chaque mois, il tient une assem­blée avec les lea­ders des prin­ci­paux groupes de sup­por­ters, pour dis­cu­ter ensemble des échéances à venir. Sans aller jusqu’à déci­der du recru­te­ment des joueurs, les repré­sen­tants des fans peuvent ain­si s’exprimer et entre­tiennent un dia­logue constant avec la direc­tion du club. Une proxi­mi­té inédite. 

« Alexan­der Wehrle est ori­gi­naire du Bade-Wur­tem­berg, nous explique Phi­lipp Mai­sel, jour­na­liste spé­cia­li­sé pour le Stutt­gar­ter Zei­tung. Donc il connaît très bien la culture des sup­por­ters ici, et il sait qu’il doit les écou­ter. Car sans eux, beau­coup de choses ne seraient pas pos­sibles, compte tenu de la puis­sance de ces groupes. »

Les « ambassadeurs de la ville »

À Stutt­gart, l’engagement pour le VfB dépasse lar­ge­ment les tri­bunes
du Neckars­ta­dion. « Toute l’année, on mène dif­fé­rents pro­jets sociaux, nous raconte Joa­chim Schmid, le lea­der des Rot-Weiße Schwa­ben Ber­kheim 1977. On orga­nise des visites du stade pour les enfants pla­cés en foyer, pour les per­sonnes han­di­ca­pées ou mar­gi­na­li­sées. À Noël, on col­lecte des cou­ver­tures pour les per­sonnes dans le besoin, et on fait un mar­ché où on vend des bois­sons chaudes et des calen­driers faits mai­son. L’argent récu­pé­ré est rever­sé à des asso­cia­tions. »

Sur l’année 2025, les groupes Ultras du VfB avaient ain­si ras­sem­blé 150 000 €, qu’ils ont ensuite dis­tri­bués à plu­sieurs œuvres cari­ta­tives
de la ville. Durant la période du Covid, les groupes de sup­por­ters avaient éga­le­ment mis en place un sys­tème de soli­da­ri­té pour faire les courses des per­sonnes âgées qui ne pou­vaient pas sor­tir de chez elles.

« C’est impor­tant pour eux, parce qu’ils ne se consi­dèrent pas comme de simples sup­por­ters de foot­ball. Ils sont des ambas­sa­deurs de Stutt­gart. Ils se sentent res­pon­sables de ce qu’il se passe dans la ville. »

Phi­lipp Mai­sel, jour­na­liste

Quant à l’orientation poli­tique de la tri­bune, les Ultras du VfB Stutt­gart
se sont tou­jours défen­dus d’en avoir. « Dans les années 90, il y avait beau­coup de hoo­li­ga­nisme de droite. Mais ça a com­plè­te­ment dis­pa­ru. Aujourd’hui, ça penche légè­re­ment à gauche », com­plète Phi­lipp Mai­sel. Et du pas­sé nazi du club, il n’en reste plus rien, tiennent à pré­ci­ser les Ultras, ce que les jour­na­listes locaux n’ont pas man­qué de confir­mer.

Le défen­seur fran­çais, Lorenz Assi­gnon, joueur à Stutt­gart, s’arrête pour signer quelques auto­graphes à la fin de l’entraînement. Pho­to Raphaël Habrard

Cet engoue­ment unique, il se mesure gran­de­ment en ce mer­cre­di après-midi, où, comme chaque semaine, un bon mil­lier de sup­por­ters est ras­sem­blé pour entou­rer les joueurs lors de leur séance d’entraînement heb­do­ma­daire ouverte au public.

Dans l’effectif, pas de noms clin­quants, le club s’étant fait une spé­cia­li­té de lan­cer des jeunes pépites où des pro­fils incon­nus du grand public. Lorsque le der­nier exer­cice s’achève, les joueurs ne quittent pas la pelouse sans saluer les sup­por­ters, s’attardant quelques minutes pour signer les auto­graphes et prendre les pho­tos que les enfants demandent. Un moment de com­mu­nion entre joueurs et fans, comme il y en a sou­vent à Stutt­gart. « C’est tou­jours très simple avec les joueurs, raconte Joa­chim Schmid. On ne leur parle pas comme on parle à des stars, on leur parle comme si c’étaient des per­sonnes nor­males. » 

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