Coupes budgétaires à Stuttgart : la scène vivante indépendante fragilisée

Le double budget adopté par la ville en décembre dernier place la culture en première ligne. Offres d’emplois, représentations, ou encore festivals limités, les coupes budgétaires impactent durement les professionnels du secteur, en particulier ceux la scène vivante indépendante.

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Au théâtre Tri-büne, c’est un matin de répé­ti­tion comme un autre. Deux acteurs de la troupe per­ma­nente tra­vaillent sur la pièce Won­der­land Ave­nue, une dys­to­pie sati­rique ima­gi­née dans un futur proche, dans lequel l’Homme, deve­nu inutile, doit effa­cer toute trace d’humanité en lui. Dans ce modeste local, pas d’arrière-scène : le manque de moyens sert de toile de fond.

Dans moins de 9 mois, le théâtre Tri-Büne devra congé­dier deux des six acteurs per­ma­nents. Pho­to Pris­cille de Gayf­fier

6 % de coupes budgétaires généralisées

Dans la culture, et pas seule­ment, l’heure est à l’austérité. Ain­si, en décembre der­nier, le double bud­get pour les années 2026–2027, a été adop­té par la ville de Stutt­gart. Le tableau est morose : après des décen­nies fastes, le sec­teur indus­triel, notam­ment celui de l’automobile, fers de lance éco­no­mique de la capi­tale du Bade-Wur­tem­berg, est en déclin. En cause : une tran­si­tion dif­fi­cile vers l’électrique et le numé­rique, alors que la région héberge des géants tels que Porsche, Mer­cedes ou Bosch. Entre 2024 et 2025, la ville est pas­sée d’1,3 mil­liard d’euros de recettes fis­cales à 750 mil­lions d’euros, soit une baisse d’environ 40 %. Ce double bud­get, comp­tant les années 2026 et 2027, s’élève à 10,6 mil­liards d’euros. La muni­ci­pa­li­té de Stutt­gart a réagi en enga­geant un plan d’économie de 900 mil­lions d’euros sur ces deux années. 

Le sec­teur cultu­rel est l’un des pre­miers impac­tés : il devra absor­ber 9 mil­lions d’euros d’économies ces deux pro­chaines années. La culture fait office de variable d’ajustement : la grande majo­ri­té des struc­tures sont indi­vi­duel­le­ment tou­chées par 6 % de coupes bud­gé­taires. De leur côté, la plu­part des fes­ti­vals voient leurs sub­ven­tions ampu­tées de moi­tié. 

« Je vais devoir me déta­cher de deux acteurs sur six d’ici sep­tembre. »

Ste­fan Kir­chk­nopf, direc­teur du théâtre Tri-büne

Contac­tée, la mai­rie indique que les ins­ti­tu­tions cultu­relles doivent « adap­ter leurs pro­grammes pour la pre­mière fois ». La ville a, selon elle, « réus­si à main­te­nir, voire à ren­for­cer son finan­ce­ment » de la Culture jusqu’à pré­sent. Elle concède que ces efforts auront « un impact sur les artistes indé­pen­dants », sans pour autant qua­li­fier les consé­quences de cet impact. Les seules struc­tures exemp­tées par les coupes sont celles finan­cées « en des­sous d’une limite de 20 000 euros ». La mai­rie place ce choix dans un « cadre de soli­da­ri­té »

Tri-büne est le der­nier théâtre à troupe per­ma­nente de Stutt­gart. Son direc­teur, Ste­fan Kir­chk­nopf aborde avec flegme les déci­sions à venir. Doté d’un bud­get d’un peu plus d’un mil­lion par an, il doit absor­ber une perte de 65 000 euros alors que 80 % de son enve­loppe est consa­crée aux salaires : « je vais devoir me déta­cher de deux acteurs sur six d’ici sep­tembre », souffle-t-il amè­re­ment. 

Des conséquences délétères pour les théâtres indépendants

Pour limi­ter les dégâts, la struc­ture recycle les décors et sup­prime un poste de rela­tions publiques. Le res­pon­sable sou­haite res­ter ambi­tieux dans ses pro­po­si­tions artis­tiques, mais il remarque la fatigue de ses employés. Tous ces efforts res­tent insuf­fi­sants ; à terme, le théâtre pour­rait aban­don­ner son modèle : moins de spec­tacles et fin de la troupe per­ma­nente. 

Pour Ste­fan Kir­chk­nopf, ces coupes peuvent être délé­tères pour la scène cultu­relle ; il iro­nise : « pour­tant, la culture repré­sente seule­ment 1 % du bud­get muni­ci­pal ». La situa­tion est dure pour la ville entière mais les théâtres libres res­tent « les plus faibles dans ce sys­tème » , affirme-t-il. Une ana­lyse par­ta­gée par Natal­ja Maas, l’actrice prin­ci­pale de la pièce, pour qui ces déci­sions « affectent aus­si les esprits ; nous, ce que nous com­pre­nons, c’est que la culture peut être lais­sée sur le côté et doit mou­rir seule »

À lire aus­si : Pour­quoi le musée d’art de Stutt­gart ferme ses portes, pour au moins un an

L’un des sym­boles de ce qui est décrit comme un mépris par Natal­ja Maas : le  Stutt­gart Hol­ly­wood Sign , cri­ti­qué par bon nombre d’acteurs de la culture. Une ins­tal­la­tion de type « sel­fie spot », conçue pour que le public s’y pho­to­gra­phie et assure ain­si une publi­ci­té gra­tuite à la ville. Son coût total s’élève à un peu moins d’un demi-mil­lion d’euros. Pour Natal­ja, il s’agit d’un signal dou­lou­reux « car cet objet ne fait de bien à per­sonne, tan­dis que l’art est sain pour la socié­té »

Le théâtre Rampe est une ins­ti­tu­tion du théâtre indé­pen­dant à Stutt­gart depuis 1984.  Pho­to Pris­cille de Gayf­fier

Dans le sud de la ville se dresse le bâti­ment post-indus­triel du théâtre libre Rampe, sié­geant dans un quar­tier pro­gres­siste de Stutt­gart. Ne pas se fier à son impo­sante façade en brique et en béton à l’apparence insub­mer­sible, ce théâtre est aus­si fra­gile que les autres. 

Assis tran­quille­ment sur la ter­rasse, café dans une main et ciga­rette de l’autre, Bas­tian Sis­tig, direc­teur artis­tique de Rampe, explique : « La muni­ci­pa­li­té nous a réunis avant l’été pour nous annon­cer des coupes bud­gé­taires. Le pro­gramme a donc été adap­té en consé­quence, mais ne nous atten­dions pas à de telles coupes ».

Selon le direc­teur artis­tique, la coupe de 6 % cor­res­pond à la moi­tié du bud­get dédié au pro­gramme du théâtre, le reste du bud­get total étant lié aux charges fixes. La struc­ture, qui loue déjà une par­tie de ses locaux à des entre­prises sans rap­port avec le domaine artis­tique, envi­sage de géné­ra­li­ser cette solu­tion. Un regret pour Bas­tian Sis­tig pour qui ce bâti­ment « est peu à peu vidé de son sens puisqu’il ne sera plus dédié à l’Art ». 

Résister en temps de crise

Autre déci­sion muni­ci­pale : les fes­ti­vals de la ville voient cette année leurs sub­ven­tions bais­ser de 50%. Celui de Rampe, 6 tage frei  (6 jours libres), qui se tient tous les deux ans, en a fait les frais. L’équipe de l’événement avait déjà sélec­tion­né les per­for­mances pour ce fes­ti­val, pen­sant que les coupes ne dépas­se­raient pas les  5 % . Appre­nant que les sub­ven­tions seraient fina­le­ment réduites de moi­tié, les orga­ni­sa­teurs ont rac­cour­ci l’é­vé­ne­ment de trois jours. Une posi­tion artis­tique à lire sur trois niveaux, selon Bas­tian Sis­tig : d’abord, réduire les coûts, ensuite, signa­ler au public une inflexion dras­tique dans le finan­ce­ment de la culture, et enfin, pré­ser­ver les artistes déjà enga­gés tout en leur assu­rant un salaire, bien qu’amoindri. 

L’habituel fes­ti­val 6 tage frei annonce expli­ci­te­ment la réduc­tion de son offre sur son affiche en renom­mant l’événement « 3 tage frei ». Pho­tos Pris­cille de Gayf­fier

L’habituel fes­ti­val 6 tage frei annonce expli­ci­te­ment la réduc­tion de son offre sur son affiche en renom­mant l’événement « 3 tage frei ». Pho­tos Pris­cille de Gayf­fier


Cette réac­tion fait suite aux mani­fes­ta­tions de décembre qui avaient ras­sem­blé une cen­taine de pro­fes­sion­nels du sec­teur et ravi­vé la soli­da­ri­té. Ste­fan Kir­chk­nopf du théâtre Tri-Büne explique : « nous avions for­mé un groupe assez unique au temps du Covid et cet ensemble s’est refor­mé lorsque le bud­get était en dis­cus­sion ». Pour lui, se ras­sem­bler est une néces­si­té « psy­cho­lo­gique ».

Jeunes artistes et indépendants, premières victimes d’un système toujours plus précaire

Au rez-de-chaus­sée du théâtre Rampe se cache une salle feu­trée par des rideaux dans laquelle tra­vaillent deux artistes en rési­dence. Jette Schwabe et Lina Deter­mann s’attèlent à pré­pa­rer leur ins­tal­la­tion pour le fes­ti­val 3 tage frei. Pas de bruit, les jeunes filles se concentrent pour opti­mi­ser leur tra­vail avec le peu de temps qui leur reste. Les coupes bud­gé­taires ont fait qu’elles dis­posent de deux semaines de moins pour pré­pa­rer leur ins­tal­la­tion. Bien que leur cachet soit pas­sé de 7 000 à 5 000 euros, elles sont sou­la­gées que le fes­ti­val n’ait pas davan­tage cou­pé leur enve­loppe. Ni leurs vête­ments bran­chés, ni leur atti­tude décon­trac­tée ne suf­fisent à mas­quer leurs incer­ti­tudes.

Jette Schwabe (en arrière-plan) et sa consœur Lina Deter­mann (au pre­mier plan) se pré­parent au fes­ti­val 3 tage frei qui aura lieu dans une semaine. Elles doivent com­po­ser avec une perte de 2 000 euros due aux coupes bud­gé­taires. Pho­to Pris­cille de Gayf­fier

Les deux amies de 28 ans viennent d’achever leurs études. Lina regarde dans le vide, « nous étions assez contentes d’avoir un pro­jet qui nous rap­por­te­rait de l’argent » en arri­vant sur le mar­ché du tra­vail. « Finir ses études alors que des coupes sur­viennent, ça fait peur : pour­rons-nous sor­tir de ce sys­tème dans lequel nous devons occu­per plu­sieurs jobs pour nous loger et nous nour­rir ? » rage-t-elle. Assise les bras croi­sés sur un cana­pé, Jette est bien consciente qu’elles devront se faire une place et un nom, « mais à cause des réduc­tions bud­gé­taires, nous n’avons presque rien à mon­trer, pour­tant, il faut bien que nous com­men­cions quelque part », conclut-elle. 

« ll faut se battre pour mettre un pied dans la porte. »

Natal­ja Maas

Pour Manuel Krs­ta­no­vić, comé­dien du théâtre Tri-Büne, « envi­ron 250 artistes arrivent sur le mar­ché » chaque année, dans un envi­ron­ne­ment où les contrats se font rares. Depuis la crise de la Covid, les théâtres et autres ins­ti­tu­tions cultu­relles peinent à faire reve­nir le public et tout un éco­sys­tème en pâtit. Pour Natal­ja Maas, les théâtres appellent moins d’artistes en free­lance, sur­tout « lorsqu’ils sont nou­veaux, il faut se battre pour mettre un pied dans la porte ». La comé­dienne ajoute avoir vu, depuis 2020, une nette dégra­da­tion de la situa­tion men­tale de ses confrères.

Le bureau du tré­so­rier de la ville sup­pose que « d’autres mesures de conso­li­da­tion seront éga­le­ment néces­saires dans la capi­tale de l’É­tat dans le cadre du pro­chain double bud­get 2028/2029. » À la suite de ce constat, la mai­rie de Stutt­gart appelle les ins­ti­tu­tions finan­cées à « ren­for­cer leur sta­bi­li­té éco­no­mique et leur capa­ci­té d’action afin de pou­voir faire face à d’éventuelles éco­no­mies futures à par­tir de 2028 ». Le bureau de la culture pré­voit par ailleurs d’ouvrir un dia­logue sur la répar­ti­tion des sub­ven­tions afin d’orienter le finan­ce­ment vers un modèle jugé plus durable. 

En paral­lèle du fes­ti­val 3 tage frei,  les orga­ni­sa­teurs ont ima­gi­né un gala d’ouverture appe­lé The Art of Pro­test (l’Art de Pro­tes­ter), en réac­tion aux récentes coupes bud­gé­taires. Sept pro­po­si­tions artis­tiques y seront pré­sen­tées, dont une per­for­mance punk et une pièce de danse sur le silence. Une manière de trans­for­mer la contrainte en créa­tion artis­tique : à Stutt­gart, la scène cultu­relle souffre, s’es­souffle, mais ne s’éteint pas.

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