Une écologie rassurante : le secret des Verts pour gouverner dans le Bade-Wurtemberg ?

Les écologistes de Bündnis 90/Die Grünen (Alliance 90 / Les Verts) ont remporté de justesse les élections du 8 mars dans le Land de Bade-Wurtemberg. Comment les Verts, au pouvoir depuis quinze ans, ont-ils réussi à convaincre dans une région où un emploi sur cinq dépend de l’industrie automobile ?

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Dans les rues de Stutt­gart, tout rap­pelle l’industrie et notam­ment le sec­teur auto­mo­bile. Les sièges de Porsche, Mer­cedes-Benz et Bosch dominent le pay­sage éco­no­mique. Pour­tant, c’est dans ce bas­tion du moteur ther­mique que les éco­lo­gistes se sont dura­ble­ment ins­tal­lés au pou­voir depuis 2011, pas­sant de 17 sièges sur 120 au Lang­tag (Par­le­ment d’un Land) en 2011 à 58 en 2021.

Le 8 mars 2026, les Verts ont rem­por­té leur ancrage dans le Bade-Wur­tem­berg et ont rem­por­té une nou­velle fois les élec­tions régio­nales avec 30,2 % des voix, devant l’Union chré­tienne-démo­crate d’Al­le­magne, la CDU (29,7 %), qui avait gou­ver­né le Land pen­dant 58 ans avant la vic­toire des éco­lo­gistes en 2011.

Le scru­tin débouche sur une situa­tion inédite : une éga­li­té de 56 sièges cha­cun entre éco­lo­gistes et conser­va­teurs. Les deux forces poli­tiques sont donc contraintes de négo­cier une nou­velle coa­li­tion. 

Le Land­tag Von Baden-Würt­tem­berg à Stutt­gart en Alle­magne. Il se situe sur le parc Obe­rer Schloß­gar­ten. Pho­to Ines Dillet

Stuttgart 21, accélérateur de l’ascension des Verts

À Stutt­gart, dif­fi­cile d’échapper à l’énorme chan­tier de la gare, appe­lé Stutt­gart 21. Lan­cé en 1994 sous l’impulsion de la CDU, ce vaste pro­jet de trans­for­ma­tion de la gare cen­trale devait sym­bo­li­ser la moder­ni­té fer­ro­viaire alle­mande. Il est deve­nu, au fil des années, l’un des chan­tiers les plus contro­ver­sés du pays.

À lire aus­si : « Grand pro­jet inutile impo­sé » : contre les tra­vaux de la gare, des mani­fes­ta­tions battent des records de lon­gé­vi­té

Des mil­liers de citoyens, sou­vent issus des classes moyennes urbaines, mani­festent notam­ment depuis 2010, année de début des tra­vaux. La répres­sion fra­gi­lise la CDU et, selon le poli­to­logue Patrick Bern­ha­gen, « fait pen­cher la balance » en faveur des Verts, sur fond d’usure poli­tique.

Du côté de l’opposition, le diag­nos­tic est plus poli­tique encore. Arthur Rous­sia, élu CDU à Stutt­gart, insiste sur la dimen­sion pro­fon­dé­ment cli­vante de Stutt­gart 21. « C’est un pro­jet qui a énor­mé­ment divi­sé. Il a créé une vraie rup­ture dans la socié­té locale », explique-t-il. Selon lui, le chan­tier qui devait être ter­mi­né en 2021, tou­jours inache­vé en 2026 et désor­mais repous­sé à 2037, a dura­ble­ment ali­men­té la défiance envers les élites poli­tiques et ren­for­cé la visi­bi­li­té des Verts : « À chaque retard, à chaque sur­coût, le pro­jet a nour­ri le dis­cours des oppo­sants et donc des Verts ». Dans ce cli­mat de défiance, les Verts appa­raissent pro­gres­si­ve­ment comme une alter­na­tive cré­dible.

Fukushima, « une prise de conscience » décisive en faveur les Verts

Cet ancrage local béné­fi­cie d’un évé­ne­ment inter­na­tio­nal : le drame de Fuku­shi­ma. Le 11 mars 2011, la catas­trophe nucléaire japo­naise pro­voque une onde de choc en Alle­magne.

À Stutt­gart, Ber­lin ou Ham­bourg, des cen­taines de mil­liers de per­sonnes mani­festent contre le nucléaire, et les Verts appa­raissent comme la force poli­tique la plus clai­re­ment iden­ti­fiée à cette oppo­si­tion.

Pour Anna Depar­nay-Gru­nen­berg, ancienne euro­dé­pu­tée éco­lo­giste (2019 à 2024), Fuku­shi­ma marque un tour­nant durable dans les men­ta­li­tés : « Il y a eu une prise de conscience que les tech­no­lo­gies nucléaires peuvent pro­vo­quer des catas­trophes », explique-t-elle.

Anna Depar­nay-Gru­nen­berg est membre de Bünd­nis 90/Die Grü­nen. Elle a été dépu­tée au Par­le­ment euro­péen de 2019 à 2024. Pho­to Valen­tine Samel

L’effet élec­to­ral est immé­diat. Lors des élec­tions régio­nales du 27 mars 2011 dans le Bade-Wur­tem­berg, les Verts obtiennent 24,2 % des voix. Ils en avaient 11,7 % en 2006.

Winfried Kretschmann et Cem Özdemir : les visages d’un écologisme rassurant

Dans les locaux des Verts à Stutt­gart, situé rue Mariens­traße, en plein centre de la ville, les affiches de cam­pagne de Bünd­nis 90/Die Grü­nen (Alliance 90 / Les Verts) sont encore empi­lées au sol.

Ins­tal­lé au qua­trième étage d’un bâti­ment moderne, le siège du par­ti affiche des murs blancs ponc­tués de vert et de jaune, aux cou­leurs des éco­lo­gistes alle­mands. Au-des­sus d’une porte, un slo­gan résume l’état d’esprit local : « gegen rechts grün wäh­len » (« voter vert contre la droite »).

C’est ici que l’on ren­contre Marc Kirsch, co-pré­sident des Verts à Stutt­gart. Doc­to­rant à l’Institut de tech­no­lo­gie nucléaire et de sys­tèmes éner­gé­tiques de l’université de la ville, il est enga­gé béné­vo­le­ment au sein du par­ti. « Pour nous, il est impor­tant de pen­ser les choses dans leur glo­ba­li­té. On ne peut pas rai­son­ner uni­que­ment en termes d’économie ou de voi­tures sans inté­grer l’écologie », insiste-t-il.

Marc Kirsch, co-pré­sident des Verts à Stutt­gart dans le local du par­ti situé rue Mariens­traße, en plein centre de la ville . Pho­to Valen­tine Samel

Cette culture du com­pro­mis s’enracine en 2011 avec une alliance Verts-SPD (Par­ti social-démo­crate) et avec Win­fried Kret­sch­mann comme ministre-pré­sident. « C’était la pre­mière fois que les Verts deve­naient le par­te­naire domi­nant d’une coa­li­tion et qu’un éco­lo­giste accé­dait à la fonc­tion de ministre-pré­sident », rap­pelle Patrick Bern­ha­gen, pro­fes­seur de poli­tique com­pa­rée à l’université de Stutt­gart. 

Né en 1948, Win­fried Kret­sch­mann fait par­tie des fon­da­teurs du par­ti éco­lo­giste dans le Bade-Wur­tem­berg à la fin des années 1970. Il entre au Land­tag dès 1980, et depuis, y siège de manière qua­si-conti­nue. Depuis 2002, il y dirige le groupe par­le­men­taire éco­lo­giste. En 2011, c’est la consé­cra­tion d’une car­rière poli­tique : il devient Ministre pré­sident.

Figure jugée ras­su­rante, presque péda­go­gique, il incarne rapi­de­ment une image de sta­bi­li­té poli­tique, ce qui explique le suc­cès des Verts à l’époque. « On le sur­nom­mait le “grand-père de la région”. Il repré­sen­tait un Vert sans radi­ca­li­té, ce qui a per­mis à des élec­teurs plu­tôt conser­va­teurs, mais sen­sibles aux enjeux cli­ma­tiques, de voter pour lui », ana­lyse Arthur Rous­sia, élu d’opposition CDU à Stutt­gart. Cette figure poli­tique a donc aus­si contri­bué à l’ascension des Verts depuis 2011.

Arthur Rous­sia, membre de la Union chré­tienne-démo­crate d’Al­le­magne (CDU), il siège au conseil muni­ci­pal de Stutt­gart. Il est éga­le­ment pré­sident de la CDU pour le quar­tier de Stutt­gart-Nord. Pho­to Valen­tine Samel

Cem Özde­mir appa­raît comme l’héritier natu­rel de Win­fried Kret­sch­mann. Tête de liste des Verts pour l’élection du Land du 8 mars 2026, il incarne une conti­nui­té poli­tique assu­mée, mais avec une com­mu­ni­ca­tion plus moderne, notam­ment sur les réseaux sociaux. Sur Ins­ta­gram, le can­di­dat compte plus de 300 000 abon­nés. Il se met en scène dans des moments du quo­ti­dien, une bière à la main, une écharpe de foot autour du cou ou en train de cou­rir. Il par­tage éga­le­ment des images plus per­son­nelles, comme celle où sa com­pagne lui dit « oui ».

Il  publie aus­si des vidéos au ton ras­su­rant sur l’automobile, affir­mant dans l’une d’elle qu’« à l’avenir, les voi­tures devront conti­nuer à pro­ve­nir du Bade-Wur­tem­berg ». « Cem Özde­mir a mené une cam­pagne très réa­liste, proche des pré­oc­cu­pa­tions de sécu­ri­té, d’économie et des sujets du quo­ti­dien », résume Arthur Rous­sia, qui parle même d’« un Vert à la CDU ».

Une politique écologiste moins ambitieuse

Très vite, le par­ti choi­sit de ne pas rompre avec le tis­su indus­triel local. « Dans ce Land, les Verts sont moins ambi­tieux en matière de rup­ture éco­lo­gique. Dès le départ, ils ont fait le choix de com­po­ser avec l’industrie auto­mo­bile et sa dépen­dance au moteur ther­mique », explique le poli­to­logue Patrick Bern­ha­gen.

Cette stra­té­gie se tra­duit notam­ment par un sou­tien assu­mé à l’industrie auto­mo­bile et par une tran­si­tion éco­lo­gique pro­gres­sive plu­tôt que bru­tale. Les Verts ont ain­si sou­te­nu le report de l’interdiction des moteurs ther­miques à 2035, une demande por­tée par les indus­triels et les syn­di­cats du Land.

« L’industrie auto­mo­bile a ren­du la région riche. Et quand une région est riche, les gens sont mieux for­més et adoptent une vision plus glo­bale des enjeux. »

Anna Depar­nay-Gru­nen­berg

Pour Anna Depar­nay-Gru­nen­berg, le niveau d’éducation éle­vé du Bade-Wur­tem­berg explique aus­si la pro­gres­sion des Verts. « L’industrie auto­mo­bile a ren­du la région riche. Et quand une région est riche, les gens sont mieux for­més et adoptent une vision plus glo­bale des enjeux », observe-t-elle. En repar­tant, elle accroche à son sac à dos un bra­ce­let réflé­chis­sant siglé Mer­cedes-Benz pour res­ter visible à vélo.

Dans les rues de Stutt­gart, les per­cep­tions res­tent contras­tées. Han­nah, 23 ans, étu­diante en bio­lo­gie, vote avant tout par sen­si­bi­li­té éco­lo­gique : « Je ne suis pas très poli­ti­sée, mais je vote pour les Verts parce qu’ils font atten­tion à l’environnement. » Un peu plus loin, près de la gare, Frie­drich, 83 ans, ancien élec­teur de la CDU, raconte s’être détour­né du vote après le pro­jet Stutt­gart 21 : « Avant je votais CDU, main­te­nant je ne vote plus ».

Mais cette stra­té­gie verte peut-elle tenir sur le long terme, alors que l’économie auto­mo­bile est en grande dif­fi­cul­té ? En 2025, selon l’Office fédé­ral des sta­tis­tiques, près de 50 000 emplois ont été sup­pri­més dans le sec­teur (-6,3 %), dont une part impor­tante dans le Bade-Wur­tem­berg.

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