En marchant dans ses champs, Martin Hahn pointe du doigt des fleurs. « Ici la nature a repris ses droits », commente-t-il. L’agriculteur en est fier. C’est avant tout pour ça qu’il a choisi de reprendre la ferme familiale, dont il hérité de ses parents, en 1980.
À l’époque, il a 17 ans. « J’ai appris le métier dans un élevage intensif.
J’ai tout de suite su que c’était tout ce que je ne voulais pas reproduire, alors j’ai converti la ferme à l’agriculture biologique dès que j’en ai pris possession ». En 1986, l’exploitation est certifiée Demeter, l’un des labels biologiques les plus exigeants au monde.
Nichée à Überlingen-Bonndorf – à une trentaine de kilomètres de la frontière suisse – à l’écart du lac de Constance, sur une crête entourée de champs, de prairies et de forêts, la ferme Helchenhof est d’abord réputée pour ses légumes. Sur la parcelle de 100 hectares au total, sont cultivés des champignons, des pommes de terres, des carottes, ou encore des poireaux. Mais l’exploitation abrite aussi 230 poules et 40 vaches laitières. En passant entre les allées de l’étable, Martin Hahn s’amuse à citer le prénom de celles présentes avec leurs veaux, avant d’arriver sur l’immense pré où paissent celles restantes.
« Je devais défendre toute l’agriculture du pays »
Martin Hahn croit particulièrement dans « l’interdépendance des choses ». À la ferme, « ce qui est produit y est également utilisé », détaille-t-il. Les fermiers produisent par exemple eux-mêmes l’alimentation des vaches. La production de la ferme est destinée à la vente directe mais aussi à des chaînes de supermarché.
En 1992, alors qu’il prend ses marques dans l’agriculture biologique, il s’associe avec des collègues et d’autres agriculteurs Demeter de la région pour créer la coopérative agricole du Lac de Constance, afin de mieux commercialiser leurs produits. L’organisation permet d’approvisionner en continu la chaîne de supermarchés régionale Feneberg en produits biologiques, tout au long de l’année.

En temps normal, nous accorder du temps pour nous parler de sa ferme aurait été compliqué. Mais en cette après-midi ensoleillée du mois d’avril, Martin Hahn a le luxe de pouvoir profiter de la semaine de vacances de Pâques.
C’est un des avantages que lui offre la vie politique, à laquelle il a choisi de se consacrer depuis 2011, partageant l’exploitation de la ferme avec deux autres familles. Réélu lors des élections du Landtag le 8 mars dernier, le député écologiste (Alliance 90/Les Verts) au parlement du Bade-Wurtemberg enchaîne les aller-retour à Stuttgart.
S’il a choisi de régulièrement quitter le calme de sa campagne pour les tractations politiques, dans un pays bien plus coutumier de la politique de la coalition que la France, « c’est parce que je devais défendre toute l’agriculture du pays, pas seulement mes terres », détaille celui pour qui « la tâche reste encore grande pour développer l’agriculture biologique ».
L’objectif le plus ambitieux d’Allemagne
En juillet 2020, il a donc participé à l’adoption de la loi sur le renforcement de la biodiversité, qui fixe comme objectif que 30 à 40 % des terres agricoles du Bade-Wurtemberg soient exploitées selon les principes de l’agriculture biologique d’ici 2030. C’est la seule région d’Allemagne à poursuivre un objectif de transition agricole aussi ambitieux. Au niveau national, l’objectif est fixé à 20 %.
Dans le Land du sud-ouest de l’Allemagne, bastion des Verts, la mesure « était réclamée par le peuple, qui souhaitait des objectifs encore plus élevés », assure Martin Hahn. Car tout est parti d’un simple référendum d’initiative populaire pour la défense des abeilles et de la biodiversité : l’initiative “ProBiene“ (pro abeilles).
Lancée en 2019, la pétition recueille 1,7 million de signatures au total et s’impose à l’agenda du Parlement. Malgré une région propice aux réformes écologiques, la mesure affole certains agriculteurs, qui la jugent trop radicale. « Ce n’est pas comme en France où les manifestations éclatent facilement, plaisante Martin Hahn, mais les paysans avaient très peur de comment ça allait évoluer », se souvient-il. Le texte du référendum réclamait notamment que 50 % des terres soient en bio d’ici à 2035 et une interdiction totale des pesticides dans certains espaces.

À l’issue des négociations, les objectifs de transition ont été plus modérés que ceux de la pétition. « L’État du Bade-Wurtemberg cherchait à envoyer un signal politique clair et à jouer un rôle de pionnier afin d’influencer les évolutions aux niveaux fédéral et européen », défend Tobias Münch, attaché de presse au ministère de l’alimentation, de la zone rurale et de la protection des consommateurs du Land, qui se félicite aussi de la méthode.
« Ce qui rend le Bade-Wurtemberg intéressant pour les autres Länder, ce ne sont pas seulement les objectifs qu’il s’est fixés, mais aussi la manière dont il les a atteints : par le biais d’une législation contraignante, combinée à des processus de dialogue impliquant agriculteurs, ONG environnementales et responsables politiques. »
En plus du passage de 30 % à 40 % des parcelles agricoles en bio, l’utilisation de pesticides synthétiques devra être réduite de 40 % à 50 % d’ici 2030.
4,5 millions d’euros d’aides
Pour atteindre cet objectif, le Land a renforcé les services de conseil et d’accompagnement à la conversion, reconnaissant que « le passage à l’agriculture biologique nécessite souvent un accompagnement adapté à chaque exploitation plutôt que des solutions toute faites », poursuit Tobias Münch.
Mais le Bade-Wurtemberg ne mise pas seulement sur la conversion des fermes. Il tente aussi de sécuriser les débouchés. Pour cela, il a lancé le plan d’action “Bio du Bade-Wurtemberg” qui comprend notamment des programmes de formation, des journées portes ouvertes et des fermes de démonstration pour « favoriser les échanges de connaissances pratiques et l’apprentissage entre pairs ».
« Le Bade-Wurtemberg risque d’être en retrait par rapport à d’autres régions du pays en matière de subventions »
L’AÖL
Un soutien financier apporté par le biais des aides à l’agriculture biologique au titre de la PAC européenne compensent également les agriculteurs pour les coûts et services supplémentaires liés à la gestion biologique. Mais au vu du taux important d’exploitations biologiques,
« le Bade-Wurtemberg risque d’être en retrait par rapport à d’autres régions du pays en matière de subventions », pointe l’AÖL, un groupement d’associations de cultures biologiques du Bade-Wurtemberg .
Le gouvernement du Land alloue environ 4,5 millions d’euros par an à la mise en œuvre du plan d’action “Bio du Bade-Wurtemberg“. Mais tous le savent, la croissance de la part du bio dépend fortement de la demande des consommateurs. Or la guerre en Ukraine a ralenti la hausse qui était en marche assure Martin Hahn. « Lorsque les Allemands font des économies, l’alimentation est le premier domaine touché. Pendant la pandémie, les gens ne pouvaient plus partir en vacances, ils avaient de l’argent pour la bonne nourriture. Aujourd’hui c’est plus compliqué », analyse-t-il.

La demande de bio en hausse
Si Martin Hahn reste persuadé que l’objectif des 30 à 40 % de terres agricoles bio d’ici 2030 est atteignable, c’est que malgré tout, la consommation du bio a progressé.
Après une année 2022 marquée par un léger repli à 15,3 milliards d’euros, le marché allemand du bio a rebondi à 16,1 milliards d’euros en 2023 puis a franchi la barre des 17 milliards d’euros en 2024, un nouveau record pour les aliments et boissons biologiques. En comparaison, avant l’adoption de la loi, en 2019, le marché bio allemand ne pesait que près de 12 milliards d’euros. Mais les données de marché ne précisent pas si cette hausse de la demande est satisfaite par des produits régionaux ou importés.
Lorsque Martin Hahn se lance, la pratique du bio est presque marginale. À l’époque, il s’agit, pour lui, « non pas de faire du 100 % écologique, mais que le plus grand nombre possible d’agriculteurs fonctionne avec un mode économique qui soit réellement proche de la nature ». Avec le développement de la pratique, il est persuadé que les consommateurs « sont de plus en plus sensibilisés et comprennent que leurs choix alimentaires ont un impact concret sur leur propre santé, mais aussi sur l’environnement ».
Si cette idée est créditée par les chiffres, l’idée d’atteindre l’objectif fixé d’ici moins de quatre ans semble néanmoins s’éloigner. En 2024, une première évaluation des progrès et de faisabilité du projet a été réalisée. Quatre ans après l’adoption de la loi sur la biodiversité, le nombre de terres agricoles exploitées selon les principes biologiques dans le Bade-Wurtemberg était de 212 745, contre 186 905 en 2019. C’est 15% du total des terres agricoles de la région, ce qui en fait « l’un des trois Länder avec les plus grandes surfaces biologiques », analyse fièrement l’AÖL. Malgré un taux qui a progressé de trois points par rapport à la date de l’adoption de la loi, l’objectif de 30 à 40 % paraît inatteignable.
Le bio un label coûteux et peu rentable pour les petites exploitations ?
Avec les aides qu’il perçoit et les produits qu’il peut vendre plus cher grâce au label, pour Martin Hahn, le jeu en vaut largement la chandelle. Mais ce n’est pas le cas de toutes les exploitations agricoles.
« Il faut être assez aisé pour se le permettre parce qu’ici, en Allemagne, c’est quand même très cher ».
Hélène, habitante de Stuttgart
Sur le petit marché de Marienplatz, les consommateurs circulent entre les stands. Un étal de fruits et légumes issus de l’agriculture conventionnelle fait face à un, bien plus petit, qui vend des produits bio. Les consommateurs peuvent faire leur choix. Hélène opte toujours pour le bio. Cette Française installée à Stuttgart depuis une dizaine d’années « essaye d’aller chez les gens qui vivent de ça », mais elle l’admet, « il faut être assez aisé pour se le permettre parce qu’ici, en Allemagne, c’est quand même très cher ».
En témoigne la salade qu’elle achète. Au stand bio, Hélène la paie 2,50 €. Juste en face, l’équivalent conventionnel s’affiche à 1,80 €. En Allemagne, le surcoût du bio par rapport au conventionnel tourne globalement autour de 20 à 30 % pour les produits alimentaires, selon l’agence centrale de publication des prix et des marchés des produits agricoles, forestiers et alimentaires (ZMP) qui recueille les prix auprès d’agriculteurs biologiques.
Malgré une population aisée dans la région, notamment grâce à la présence de l’industrie automobile, « consommer bio est un peu plus “niche” qu’en France », analyse Hélène. D’autant qu’en comparaison, dans l’hexagone, l’observatoire des prix des fruits et légumes confirme que les écarts entre les paniers bio et conventionnels se réduisent depuis 2019.

Photo Apolline Macé
Le panier de produits avec lequel repart la consommatrice régulière du marché de Marienplatz est produit dans la ferme maraîchère de Schumacher Gemüse, située à Köngen, une commune du Bade-Wurtemberg. Cela fait deux ans que la ferme a obtenu le label bio.
« En réalité, cela faisait déjà plus d’une dizaine d’années que l’on avait arrêté d’utiliser des engrais et produits phytopharmaceutiques. En fait, on faisait du bio sans avoir le label », détaille Dorothea, présente chaque mercredi pour vendre les produits de la ferme. Son exploitation a donc finalement décidé d’entamer les démarches nécessaires pour obtenir le label bio et pouvoir vendre ses produits comme tels sur le marché.
Mais le processus est long et coûteux. « Le label coûte 500 euros. Pour l’obtenir, il faut que l’exploitation soit en bio pendant minimum trois ans. Ensuite, on reçoit des visites une à deux fois par an pour s’assurer du respect du règlement biologique, mais celles-ci sont aussi à nos frais », poursuit Dorothea.
En plus de produire des salades, des choux et des légumes-racines, la ferme sert de lieu de vente à des produits bio qu’elle achète sur de plus gros marchés. Mais depuis l’obtention du label, elle n’est plus autorisée qu’à vendre 30 % de ce qu’elle ne fabrique pas, au risque de payer plus d’impôts. « Cela touche directement mes revenus », regrette-t-elle, alors qu’elle envisage la retraite : pour elle, « le système de conversion au bio n’est pas très encourageant ».

