Arrêt de métro : Höhenstraße, à Fellbach. À une demi-heure au nord-est de Stuttgart. Cette petite station, qui coupe en deux la route, se trouve un peu au milieu de nulle part.
Bordée d’un côté, de champs de légumes, fruits et de fleurs. Et de l’autre, de manufactures et d’un imposant restaurant de burgers. Un contraste saisissant surtout lorsqu’on recherche une ferme de cannabis. « Hein ?! Quoi ? Une ferme de weed ?, s’esclaffe cet étudiant pourtant habitué du quartier. Désolé, je n’en ai jamais entendu parler. »
En suivant l’itinéraire du GPS, la localisation nous mène devant une maison en crépi blanc, bâtie au centre d’un terrain vulgairement défriché. Derrière la porte, Alejandro. « Une production de cannabis ici ? Ah non, je ne pense pas », explose-t-il de rire. Non monsieur, vous n’hallucinez pas, il y a 156 plants de marijuana qui poussent derrière chez vous.
À sa tête, Jens, l’heureux propriétaire de Greenhouse farming. Assis sur une chaise en plastique devant sa serre, le trentenaire est d’abord sceptique à l‘idée de nous parler, avant d’accepter « exceptionnellement » de nous ouvrir les portes de son « paradis ».

« Cet endroit appartenait à mes grands-parents qui cultivaient des roses. Je l’ai racheté il y a deux ans pour me lancer dans la production de cannabis. » Il troque donc les effluves agréables des arbustes épineux contre celles de la marijuana.
En face, Jens, vient de planter tomates et melons, en supplément, pour lui permettre de « gagner [s]a vie ». Car la loi est formelle. Depuis le 1er avril 2024, la consommation de cannabis est légale pour les personnes majeures résidant plus de six mois sur le sol allemand. Et pour s’en procurer, la règle est stricte : être obligatoirement membre dans une association de cannabis.
« L’activité est très réglementée, les prix sont encadrés par la loi et l’association n’a pas le droit de faire de profit dessus. Moi je fais ça pour aider les gens à se sentir mieux », assure-t-il au beau milieu de sa serre de 100 m2 où l’odeur de marijuana macère sous les vieilles vitres.
Des tarifs régulés pour enrayer le marché noir, éviter la surconsommation et préserver la santé publique. Mais alors qui sont ses membres ? Des femmes et des hommes souffrant de « douleurs dorsales », « d’angoisses », « d’anxiété » et d’autres « pour le fun ».
Ouvrir un club ? Le parcours du combattant
Si aucun signe distinctif ne permet d’identifier la ferme de Jens, cachée au fin fond d’un champ, c’est que la loi interdit toute promotion de la substance sur la voie publique. Quand bien même Greenhouse farming fait partie des cinq associations légales de l’arrondissement de Stuttgart, confirme le gouvernement de Fribourg, autorité d’autorisation de la loi appelée “KCanG”.
À ce jour, l’administration enregistre 114 clubs cannabiques dans l’ensemble du Bade-Wurtemberg. En se penchant sur Internet, il y en aurait davantage. Rien que dans le centre-ville de Stuttgart, il en n’existerait pas moins de onze.
« Le processus pour obtenir la licence a été particulièrement long. On a commencé en décembre 2019 et on a reçu l’autorisation seulement en juillet 2024. Il a fallu s’accrocher ! »
Alex et Dominico
Alors, nous avons tenté de nous y rendre. Green Tree Cannabis ? Introuvable. Capturing Eden, adjacent au centre commercial de luxe ? Rien. Kesselblute ? En réalité, c’est une pharmacie. Vital Leaf Wellness ? Non, il s’agit d’une boulangerie. Un bar, un local vide ou une boutique quelconque… aucun d’entre eux n’est localisable. Des lieux clandestins ? D’après Fribourg, il s’agirait de clubs n’ayant pas déposé de demande d’autorisation ou qui ne l’ont pas reçue.
Et pour ces clubs tout l’enjeu est là : persévérer pour tenter d’arracher
la licence officielle. Un processus qui s’apparente à celui d’un véritable parcours du combattant. Constituer une association de « manière autonome », fournir les « preuves de l’activité future », estimer « le nombre de membres et la quantité de culture et de distribution prévues » sans oublier de réfléchir à « un concept de protection de la santé et de la jeunesse ».
Alex et Dominico, à la tête de l’association South Side Organics installée à Fellbach, en ont fait l’amère expérience. « Le processus pour obtenir la licence a été particulièrement long. On a commencé en décembre 2019 et on a reçu l’autorisation seulement en juillet 2024. Il a fallu s’accrocher ! »
« Je viens ici car les médecins
n’ont pas de médicament adapté
à mon stress et à ma dépression »
C’est au troisième étage d’un immeuble de bureaux de huit étages que le binôme opère depuis quatre ans. Dès l’entrée du bâtiment, l’odeur de marijuana s’engouffre dans les narines.
Il est 19 h 10, ce mercredi. Seul soir de vente pour les 300 adhérents – la capacité maximale est de 500 – de l’association. Ici, c’est comme chez le médecin, les consommateurs attendent, sac sur le dos, que leur traitement soit délivré.
Francesco est l’un de ces patients, oups… adhérents. La trentaine, vêtu d’une chemise bleue et d’un jeans, le jeune homme d’affaires n’aurait loupé pour rien au monde l’unique rendez-vous hebdomadaire.
Le cannabis, c’est son seul remède. « Je viens ici car les médecins n’ont pas de médicament adapté à mon stress et à ma dépression. »
Une aubaine pour celui qui fume « dix grammes par mois » et qui, avant la légalisation, se fournissait illégalement.

le cannabis souhaité par les membres. Photo Noémie Duriez
Bras croisés en attendant de pied ferme son passage, Friedrich*, est un sexagénaire habillé d’un sweat à capuche et jeans noir. Lui aussi se procurait de la marijuana illégalement avant la loi. « Dangereux et de mauvaise qualité », admet le retraité qui n’a pas hésité à rejoindre un club cannabique et de payer le prix fort. 10 € le gramme. Au lieu de 5 à 7 € pour celui du marché noir.
Dans ce bureau qui ressemble plus à un cabinet médical qu’à un simple bureau d’association, on retrouve des cadres, des professions intellectuelles, des professeurs… Les membres proviennent, selon Alex et Dominico, de toutes les couches de la société.
Adhérer à un club à un coût, « il faut payer une cotisation annuelle », qui oscille entre 50 et 300 euros. Mais les vertus de ces boules vertes n’ont pas de prix pour ces consommateurs : diminution du stress, migraines, problèmes médicaux, ou encore amélioration de la concentration au travail. Comme la Layer Cake qui « détend », la Larry Belt Mines qui « apaise »…
Pas d’explosion de l’addiction
Avec une consommation autorisée à 25 grammes par mois en achetant dans un club ou en cultivant trois plants maximum à domicile – la dose est contrôlée par l’association –, les risques pour la santé ne sont-ils pas multipliés ? C’est un « non » catégorique pour le docteur Maurice Cabanis.

Photo Noémie Duriez
Personnage clé dans la légalisation, il fait partie du groupe d’experts pour l’évaluation de la loi sur le cannabis allemand et est aussi directeur de la Société allemande de la médecine pour l’addiction au sein du Centre pour l’innovation clinique et la recherche sur l’addiction (CORE). Alors sur la question de l’addiction, le médecin dresse un constat sans équivoque.
« Dans les hôpitaux, les chiffres sont restés plus ou moins stables. Ils ont juste augmenté un peu mais pas tellement [En 2025, la consommation de cannabis a bondi de 13 %]. Je dirais même que l’effet de la légalisation n’a pas entraîné une augmentation de l’addiction, relate l’expert. Mais depuis 2011, on note que le nombre de jeunes qui consomment du cannabis a doublé. »
Au regard de ces résultats « satisfaisants », il prône un discours qui peut paraître paradoxal pour un médecin : faire évoluer la loi. « Ce que nous observons, c’est qu’il est plus facile pour les gens d’en parler. Il est donc plus facile d’accéder au système d’aide ou au système de soins. »
La soif inextinguible des jeunes
pour le marché noir
Fumer et profiter entre amis, c’est le credo du CSC Stuttgart, le premier club de cannabis fondé de la ville. Au sous-sol d’un institut de bronzage, la dizaine de canapés recouverts de plaids colorés est éparpillée dans cette pièce d’à peine 30 m².

Photo Noémie Duriez
En ce vendredi après-midi, Carole, Zoran, Markus, Lukas et Franck* sont réunis comme s’ils allaient pratiquer une activité. L’activité en question : fumer des joints.
Pour certains la consommation s’associe au soulagement des douleurs physiques, alors que pour d’autres, « c’est pour se relaxer », sourit Marcus en train de tirer sur son joint. Accros, ils le sont. Arrêter un jour, ils ne se posent pas la question. Mais une inquiétude grandit au milieu de leur discussion envoûtée par les nuages de caryophyllène : le creusement du marché parallèle.
Un marché intarissable à destination des plus précaires de la société dont… les jeunes. Approvisionnement facile, une drogue deux fois moins chère que celle réglementée, sans parler des dangers de santé publique. Autant de raisons difficiles à endiguer par la police qui mènent, selon elle, tant bien que mal « des opérations de contrôle à grande échelle dans la ville, en particulier dans les zones identifiées comme sensibles ».
*Pour préserver l’anonymat, il s’agit de prénoms d’emprunt.

