Deux ans après la légalisation du cannabis en Allemagne, des effets stupéfiants à Stuttgart ?

En 2024, l’Allemagne est devenu le 3ème pays de l’Union européenne à légaliser le cannabis à usage récréatif. Un soulagement pour les quatre millions de fumeurs, atteints pour la plupart de douleurs physiques, à travers le pays. Mais derrière cette légalisation encadrée, un marché parallèle s’est développé à destination des plus précaires et des mineurs.

Par

le

Arrêt de métro : Höhens­traße, à Fell­bach. À une demi-heure au nord-est de Stutt­gart. Cette petite sta­tion, qui coupe en deux la route, se trouve un peu au milieu de nulle part.

Bor­dée d’un côté, de champs de légumes, fruits et de fleurs. Et de l’autre, de manu­fac­tures et d’un impo­sant res­tau­rant de bur­gers. Un contraste sai­sis­sant sur­tout lorsqu’on recherche une ferme de can­na­bis. « Hein ?! Quoi ? Une ferme de weed ?, s’esclaffe cet étu­diant pour­tant habi­tué du quar­tier. Déso­lé, je n’en ai jamais enten­du par­ler. »

En sui­vant l’itinéraire du GPS, la loca­li­sa­tion nous mène devant une mai­son en cré­pi blanc, bâtie au centre d’un ter­rain vul­gai­re­ment défri­ché. Der­rière la porte, Ale­jan­dro. « Une pro­duc­tion de can­na­bis ici ? Ah non, je ne pense pas », explose-t-il de rire. Non mon­sieur, vous n’hallucinez pas, il y a 156 plants de mari­jua­na qui poussent der­rière chez vous.

À sa tête, Jens, l’heureux pro­prié­taire de Green­house far­ming. Assis sur une chaise en plas­tique devant sa serre, le tren­te­naire est d’abord scep­tique à l‘idée de nous par­ler, avant d’accepter « excep­tion­nel­le­ment » de nous ouvrir les portes de son « para­dis ». 

Jens est à la tête de sa ferme depuis un an. Il entame sa 2ème pro­duc­tion qui débu­te­ra fin avril et s’achèvera en décembre. Pho­to Noé­mie Duriez

« Cet endroit appar­te­nait à mes grands-parents qui culti­vaient des roses. Je l’ai rache­té il y a deux ans pour me lan­cer dans la pro­duc­tion de can­na­bis. » Il troque donc les effluves agréables des arbustes épi­neux contre celles de la mari­jua­na.

En face, Jens, vient de plan­ter tomates et melons, en sup­plé­ment, pour lui per­mettre de « gagner [s]a vie ». Car la loi est for­melle. Depuis le 1er avril 2024, la consom­ma­tion de can­na­bis est légale pour les per­sonnes majeures rési­dant plus de six mois sur le sol alle­mand. Et pour s’en pro­cu­rer, la règle est stricte : être obli­ga­toi­re­ment membre dans une asso­cia­tion de can­na­bis.

« L’activité est très régle­men­tée, les prix sont enca­drés par la loi et l’association n’a pas le droit de faire de pro­fit des­sus. Moi je fais ça pour aider les gens à se sen­tir mieux », assure-t-il au beau milieu de sa serre de 100 m2 où l’odeur de mari­jua­na macère sous les vieilles vitres.

Des tarifs régu­lés pour enrayer le mar­ché noir, évi­ter la sur­con­som­ma­tion et pré­ser­ver la san­té publique. Mais alors qui sont ses membres ? Des femmes et des hommes souf­frant de « dou­leurs dor­sales », « d’angoisses », « d’anxiété » et d’autres « pour le fun ». 

Ouvrir un club ? Le parcours du combattant 

Si aucun signe dis­tinc­tif ne per­met d’identifier la ferme de Jens, cachée au fin fond d’un champ, c’est que la loi inter­dit toute pro­mo­tion de la sub­stance sur la voie publique. Quand bien même Green­house far­ming fait par­tie des cinq asso­cia­tions légales de l’arrondissement de Stutt­gart, confirme le gou­ver­ne­ment de Fri­bourg, auto­ri­té d’au­to­ri­sa­tion de la loi appe­lée “KCanG”. 

À ce jour, l’administration enre­gistre 114 clubs can­na­biques dans l’ensemble du Bade-Wur­tem­berg. En se pen­chant sur Inter­net, il y en aurait davan­tage. Rien que dans le centre-ville de Stutt­gart, il en n’existerait pas moins de onze.

« Le pro­ces­sus pour obte­nir la licence a été par­ti­cu­liè­re­ment long. On a com­men­cé en décembre 2019 et on a reçu l’autorisation seule­ment en juillet 2024. Il a fal­lu s’accrocher ! »

Alex et Domi­ni­co

Alors, nous avons ten­té de nous y rendre. Green Tree Can­na­bis ? Introu­vable. Cap­tu­ring Eden, adja­cent au centre com­mer­cial de luxe ? Rien. Kes­sel­blute ? En réa­li­té, c’est une phar­ma­cie. Vital Leaf Well­ness ? Non, il s’agit d’une bou­lan­ge­rie. Un bar, un local vide ou une bou­tique quel­conque… aucun d’entre eux n’est loca­li­sable. Des lieux clan­des­tins ? D’après Fri­bourg, il s’agirait de clubs n’ayant pas dépo­sé de demande d’au­to­ri­sa­tion ou qui ne l’ont pas reçue.

Et pour ces clubs tout l’enjeu est là : per­sé­vé­rer pour ten­ter d’arracher
la licence offi­cielle. Un pro­ces­sus qui s’apparente à celui d’un véri­table par­cours du com­bat­tant. Consti­tuer une asso­cia­tion de « manière auto­nome », four­nir les « preuves de l’ac­ti­vi­té future », esti­mer « le nombre de membres et la quan­ti­té de culture et de dis­tri­bu­tion pré­vues » sans oublier de réflé­chir à « un concept de pro­tec­tion de la san­té et de la jeu­nesse ».

Alex et Domi­ni­co, à la tête de l’association South Side Orga­nics ins­tal­lée à Fell­bach, en ont fait l’a­mère expé­rience. « Le pro­ces­sus pour obte­nir la licence a été par­ti­cu­liè­re­ment long. On a com­men­cé en décembre 2019 et on a reçu l’autorisation seule­ment en juillet 2024. Il a fal­lu s’accrocher ! »

« Je viens ici car les médecins
n’ont pas de médicament adapté
à mon stress et à ma dépression »

C’est au troi­sième étage d’un immeuble de bureaux de huit étages que le binôme opère depuis quatre ans. Dès l’entrée du bâti­ment, l’odeur de mari­jua­na s’en­gouffre dans les narines.

Il est 19 h 10, ce mer­cre­di. Seul soir de vente pour les 300 adhé­rents – la capa­ci­té maxi­male est de 500 – de l’association. Ici, c’est comme chez le méde­cin, les consom­ma­teurs attendent, sac sur le dos, que leur trai­te­ment soit déli­vré.

Fran­ces­co est l’un de ces patients, oups… adhé­rents. La tren­taine, vêtu d’une che­mise bleue et d’un jeans, le jeune homme d’affaires n’aurait lou­pé pour rien au monde l’unique ren­dez-vous heb­do­ma­daire.
Le can­na­bis, c’est son seul remède. « Je viens ici car les méde­cins n’ont pas de médi­ca­ment adap­té à mon stress et à ma dépres­sion. »
Une aubaine pour celui qui fume « dix grammes par mois » et qui, avant la léga­li­sa­tion, se four­nis­sait illé­ga­le­ment. 

Salle d’attente avant de rejoindre le bureau d’Alex et Domi­ni­co, les gérants, qui délivrent
le can­na­bis sou­hai­té par les membres. Pho­to Noé­mie Duriez

Bras croi­sés en atten­dant de pied ferme son pas­sage, Frie­drich*, est un sexa­gé­naire habillé d’un sweat à capuche et jeans noir. Lui aus­si se pro­cu­rait de la mari­jua­na illé­ga­le­ment avant la loi. « Dan­ge­reux et de mau­vaise qua­li­té », admet le retrai­té qui n’a pas hési­té à rejoindre un club can­na­bique et de payer le prix fort. 10 € le gramme. Au lieu de 5 à 7 € pour celui du mar­ché noir.  

Dans ce bureau qui res­semble plus à un cabi­net médi­cal qu’à un simple bureau d’association, on retrouve des cadres, des pro­fes­sions intel­lec­tuelles, des pro­fes­seurs… Les membres pro­viennent, selon Alex et Domi­ni­co, de toutes les couches de la socié­té.

Adhé­rer à un club à un coût, « il faut payer une coti­sa­tion annuelle », qui oscille entre 50 et 300 euros. Mais les ver­tus de ces boules vertes n’ont pas de prix pour ces consom­ma­teurs : dimi­nu­tion du stress, migraines, pro­blèmes médi­caux, ou encore amé­lio­ra­tion de la concen­tra­tion au tra­vail. Comme la Layer Cake qui « détend », la Lar­ry Belt Mines qui « apaise »

Pas d’explosion de l’addiction

Avec une consom­ma­tion auto­ri­sée à 25 grammes par mois en ache­tant dans un club ou en culti­vant trois plants maxi­mum à domi­cile – la dose est contrô­lée par l’association –, les risques pour la san­té ne sont-ils pas mul­ti­pliés ? C’est un « non » caté­go­rique pour le doc­teur Mau­rice Caba­nis.

Dr Mau­rice Caba­nis fait par­tie du groupe d’experts pour la léga­li­sa­tion de la loi.
Pho­to Noé­mie Duriez

Per­son­nage clé dans la léga­li­sa­tion, il fait par­tie du groupe d’ex­perts pour l’é­va­lua­tion de la loi sur le can­na­bis alle­mand et est aus­si direc­teur de la Socié­té alle­mande de la méde­cine pour l’ad­dic­tion au sein du Centre pour l’in­no­va­tion cli­nique et la recherche sur l’ad­dic­tion (CORE). Alors sur la ques­tion de l’addiction, le méde­cin dresse un constat sans équi­voque.

« Dans les hôpi­taux, les chiffres sont res­tés plus ou moins stables. Ils ont juste aug­men­té un peu mais pas tel­le­ment [En 2025, la consom­ma­tion de can­na­bis a bon­di de 13 %]. Je dirais même que l’effet de la léga­li­sa­tion n’a pas entraî­né une aug­men­ta­tion de l’addiction, relate l’expert. Mais depuis 2011, on note que le nombre de jeunes qui consomment du can­na­bis a dou­blé. »

Au regard de ces résul­tats « satis­fai­sants », il prône un dis­cours qui peut paraître para­doxal pour un méde­cin : faire évo­luer la loi. « Ce que nous obser­vons, c’est qu’il est plus facile pour les gens d’en par­ler. Il est donc plus facile d’accéder au sys­tème d’aide ou au sys­tème de soins. »

La soif inextinguible des jeunes
pour le marché noir

Fumer et pro­fi­ter entre amis, c’est le cre­do du CSC Stutt­gart, le pre­mier club de can­na­bis fon­dé de la ville. Au sous-sol d’un ins­ti­tut de bron­zage, la dizaine de cana­pés recou­verts de plaids colo­rés est épar­pillée dans cette pièce d’à peine 30 m². 

Deve­nus amis, ils fument leur consom­ma­tion au sein du club CSC Stutt­gart.
Pho­to Noé­mie Duriez

En ce ven­dre­di après-midi, Carole, Zoran, Mar­kus, Lukas et Franck* sont réunis comme s’ils allaient pra­ti­quer une acti­vi­té. L’activité en ques­tion : fumer des joints.

Pour cer­tains la consom­ma­tion s’associe au sou­la­ge­ment des dou­leurs phy­siques, alors que pour d’autres, « c’est pour se relaxer », sou­rit Mar­cus en train de tirer sur son joint. Accros, ils le sont. Arrê­ter un jour, ils ne se posent pas la ques­tion. Mais une inquié­tude gran­dit au milieu de leur dis­cus­sion envoû­tée par les nuages de caryo­phyl­lène : le creu­se­ment du mar­ché paral­lèle.

Un mar­ché inta­ris­sable à des­ti­na­tion des plus pré­caires de la socié­té dont… les jeunes. Appro­vi­sion­ne­ment facile, une drogue deux fois moins chère que celle régle­men­tée, sans par­ler des dan­gers de san­té publique. Autant de rai­sons dif­fi­ciles à endi­guer par la police qui mènent, selon elle, tant bien que mal « des opé­ra­tions de contrôle à grande échelle dans la ville, en par­ti­cu­lier dans les zones iden­ti­fiées comme sen­sibles ».

*Pour pré­ser­ver l’anonymat, il s’agit de pré­noms d’emprunt. 

Plus de publications