Génocide des Roms et Sintés : 80 ans après, « la haine est toujours d’une intensité stupéfiante »

À Stuttgart, ils se battent pour faire reconnaître la mémoire des Sintés et des Roms, deux ethnies aux origines indiennes émigrées en Allemagne depuis des siècles et victimes du nazisme. Certaines associations et historiens luttent pour améliorer la connaissance et mener à bien le devoir de mémoire, alors que les discriminations sont encore en hausse.

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Gudrun Greth arrive dans le quar­tier de Stö­ckach avec son déam­bu­la­teur, habillée tout de noir avec une veste rouge vif, ce jeu­di 9 avril 2026. Dans son sac, une quin­zaine de pho­tos plas­ti­fiées d’Elisabeth Schneck, son amie de longue date décé­dée en 2024, et à la main, deux roses rouges. Sur le trot­toir gou­dron­né où elle vient se recueillir, sept pavés de dix cen­ti­mètres sur dix, recou­verts de lai­ton, dépassent légè­re­ment du sol.

Nous sommes au 28 Stö­ckachs­traße, devant le domi­cile de la famille Schneck. Chaque pavé porte le nom d’un membre de cette famille, et leur date de dépor­ta­tion durant la Seconde Guerre mon­diale. Josef, Sofie et leurs cinq enfants ont tous été arrê­tés le 13 mars 1943 et dépor­tés vers le camp de concen­tra­tion et le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau. Pour le simple fait d’être Sin­tés.

500 000 Sintés et Roms
victimes du nazisme

Les Sin­tés et les Roms sont recon­nus en Alle­magne comme une mino­ri­té natio­nale depuis 1992. Les Sin­tés ont émi­gré en Alle­magne dès le XVe siècle. Les Roms, eux, sont arri­vés plus récem­ment depuis l’Europe de l’Est. 

S’ils n’ont pas la même langue ni la même culture, ils sont tous deux his­to­ri­que­ment ori­gi­naires d’Inde, et sont donc sou­vent asso­ciés dans les déno­mi­na­tions en tant que “Roms et Sin­tés”.

Des sept membres de la famille Schneck, seul Eli­sa­beth a sur­vé­cu.
« En 1936, un offi­cier de la police cri­mi­nelle de Stutt­gart aver­tit le père d’Elisabeth Schneck d’un dan­ger immi­nent. Dans le quar­tier, per­sonne ne savait que la famille était Sin­té », raconte Gudrun Greth, en posant une pre­mière rose près de ces pavés appe­lés Stol­per­steine.

Les Stol­per­steine en hom­mage à la famille Schneck. Pho­to Romane Mou­li­neuf

Pas­sion­née d’histoire depuis son enfance, l’ancienne direc­trice de l’école stutt­gar­toise d’Ostheim a pas­sé des années à recher­cher, avec ses élèves, les enfants dépor­tés d’une école où étaient sco­la­ri­sés les enfants de la famille Schneck. C’est là qu’elle découvre l’existence d’Elisabeth Schneck, avec qui elle devient amie. 

« On cherche aujourd’hui encore
des victimes Sintés »

L’histoire de la famille Schneck n’est pas un cas iso­lé. Au total, les his­to­riens estiment qu’au moins 500 000 Sin­tés et Roms auraient été per­sé­cu­tés et assas­si­nés sous le régime nazi. Des crimes contre l’humanité recon­nus tar­di­ve­ment comme géno­cide. 

Les rails d’où sont par­tis les trains vers Ausch­witz, et le mur avec les noms des vic­times,
dont les Sin­tés dépor­tés le 15 mars 1943. Pho­to Romane Mou­li­neuf

À Stutt­gart, dans le quar­tier Auf der Prag, un mémo­rial rend hom­mage aux vic­times du nazisme. Un long mur gris sur lequel sont ins­crits le nom des vic­times juives, mais aus­si, depuis 2008, ceux des Sin­tés et Roms, longe les rails encore pré­sents, d’où sont par­tis les convois vers les camps. Jusqu’à aujourd’hui, ce sont 271 Sin­tés et Roms qui ont été dépor­tés depuis la capi­tale du Bade-Wur­tem­berg.

D’autres noms pour­raient encore venir s’ajouter à cette longue liste. « On cherche encore des vic­times Sin­tés », chu­chote en alle­mand la retrai­tée. Grâce aux béné­voles comme Gudrun Greth, mais aus­si à de nom­breuses asso­cia­tions, le com­bat pour amé­lio­rer la connais­sance de cette mino­ri­té avance. 

La date de dépor­ta­tion des Roms et Sin­tés de Stutt­gart, le 15 mars 1943, a été ajou­tée
en 2008 seule­ment au mémo­rial. Pho­to Romane Mou­li­neuf

Selon le Centre de docu­men­ta­tion et de la culture des Sin­tés et Roms alle­mands, ce géno­cide « a été occul­té pen­dant des décen­nies de toute forme de com­mé­mo­ra­tion publique ».

Lorsque les digni­taires nazis ont été jugés après la guerre, le sort
des Roms et des Sin­tés n’a obte­nu qu’une faible atten­tion et leurs témoi­gnages ont été dis­cré­di­tés.*

Celui d’Elisabeth Schneck n’a pas fait excep­tion, il a été écar­té lorsqu’elle a témoi­gné au pro­cès de Franc­fort, aus­si appe­lé Second Pro­cès d’Auschwitz (1963–1965). 

« Les persécutions ont continué »,
un long combat pour
la reconnaissance 

En plus du dis­cré­dit, Éli­sa­beth Schneck a expli­qué à Gudrun Greth que “les per­sé­cu­tions ont conti­nué”. À noter que cer­tains res­pon­sables nazis sont par ailleurs res­tés en poste après la guerre, comme Adolf Scheu­fele, employé de la police judi­ciaire de Stutt­gart qui avait orga­ni­sé la dépor­ta­tion des Sin­tés et des Roms. 

« Pour Eli­sa­beth, ça a été dif­fi­cile de ne pas obte­nir répa­ra­tion de son pré­ju­dice. Tout le reste de sa vie, elle a eu besoin de prendre des tran­quilli­sants », explique la retrai­tée en dépo­sant sa seconde rose au pied du mur du mémo­rial, où figure le nom de son amie. « Elle a aus­si fait reti­rer son tatouage », qui men­tion­nait Z pour Zigeu­ner (qui signi­fie Tzi­ganes en Alle­mand), et son numé­ro de dépor­tée. 

Les noms d’Elisabeth Schneck épouse Gut­ten­ber­ger ain­si que des 270 autres vic­times Sin­tés et Roms. Pho­to Romane Mou­li­neuf

L’inclusion grâce à l’enseignement 

Après des années de mar­gi­na­li­sa­tion, les Sin­tés et les Roms d’Europe ont com­men­cé à reven­di­quer leurs droits civiques. Un Conseil cen­tral des Sin­tés et Roms alle­mands a été créé en février 1982, leur per­met­tant de défendre leurs inté­rêts. Ils obtiennent la même année
la recon­nais­sance, par les auto­ri­tés poli­tiques alle­mandes, du géno­cide dont ils ont été vic­times.

Avant de quit­ter le mémo­rial, Gudrun Gerth tient à livrer un der­nier mor­ceau de l’histoire d’Elisabeth et de son enga­ge­ment : « Elle s’est beau­coup bat­tue pour la for­ma­tion et l’éducation des jeunes géné­ra­tions de Sin­tés. C’était pour elle le seul moyen de s’intégrer à nou­veau dans la socié­té. » Un ensei­gne­ment que la com­mu­nau­té de sa région semble suivre.

L’Association des Sin­tés et Roms alle­mands du Bade-Wur­tem­berg reçoit depuis 2013 le sou­tien du Land dans son com­bat pour la repré­sen­ta­tion de leurs droits,  pour amé­lio­rer l’intégration, la culture, l’éducation, don­ner des conseils juri­diques et lut­ter contre l’anti-tsiganisme. 

Selon son pré­sident Daniel Strauß, « l’égalité n’est pas une fin en soi, mais un droit consti­tu­tion­nel que nous reven­di­quons et met­tons en œuvre au quo­ti­dien ».

« La culture n’est pas un obs­tacle à la par­ti­ci­pa­tion — elle y contri­bue. Ce qui empêche une véri­table inclu­sion, c’est l’an­ti-tsi­ga­nisme, encore pro­fon­dé­ment enra­ci­né dans la socié­té. »

Daniel Strauß
Le dra­peau Roms, adop­té en 1971, a pour but de repré­sen­ter les peuples de cette mino­ri­té,
et non un pays. Pho­to libre de droit

La trans­mis­sion de la mémoire passe aus­si par l’en­sei­gne­ment sco­laire. À ce sujet, le pré­sident de l’Association est caté­go­rique : « Le géno­cide des Sin­tés et Roms est encore trop peu pré­sent dans la mémoire col­lec­tive. L’his­toire de cette mino­ri­té, qui fait par­tie de la culture alle­mande depuis le Moyen Âge, reste sou­vent une note de bas de page dans l’en­sei­gne­ment sco­laire. C’est une lacune de la socié­té que nous essayons de cor­ri­ger petit à petit. »

Quant à l’intégration, il rap­pelle une évi­dence : « Les Sin­tés et Roms font par­tie de la socié­té alle­mande depuis plus de 600 ans. La culture n’est pas un obs­tacle à l’intégration, elle y contri­bue. Ce qui empêche une véri­table inclu­sion, c’est l’an­ti-tsi­ga­nisme, encore pro­fon­dé­ment enra­ci­né dans la socié­té. » 

Les discriminations subsistent,
et « beaucoup ne révèlent pas leur appartenance Sintés et Roms »

Son­ja Kosche est mili­tante pour Com­mu­ni­ty Plus, un centre de conseil contre le racisme, mis en place par l’association alle­mande Pro Sin­ti und Roma et basé à Ber­lin. Elle recueille, aux côtés de ses col­lègues, les témoi­gnages des vic­times de dis­cri­mi­na­tion Sin­tés et Roms,
qui pro­viennent notam­ment du Bade-Wur­tem­berg. 

« Mes ancêtres comp­taient des Roma­nid­ja de dif­fé­rents pays, et cer­tains ont été per­sé­cu­tés poli­ti­que­ment, confie-t-elle. Avant de mili­ter contre le racisme envers les Sin­tés et les Roms, j’étais déjà enga­gée contre l’extrême-droite et l’antisémitisme en ligne… Jusqu’à ce que je remarque l’ampleur de la haine envers les Sin­tés et les Roms sur les réseaux sociaux et dans les médias, avec presque aucune voix pour s’y oppo­ser. » Concrè­te­ment, elle aide les vic­times de racisme dans leurs démarches de plaintes, cour­riers, et orga­nise une assis­tance juri­dique.

« Beau­coup ne révèlent pas leur appar­te­nance,
car cela revient tou­jours à un ‘’coming out’’
qui entraîne une dis­cri­mi­na­tion raciste. »

Son­ja Kosche

Son­ja Kosche remarque, au fil de son enga­ge­ment, que « la haine envers les Sin­tés et les Roms est tou­jours d’une inten­si­té stu­pé­fiante en Alle­magne, et qu’elle aug­mente de manière avé­rée ». Le rap­port de 2025 de l’association Pro Sin­ti und Roma docu­mente une hausse struc­tu­relle de la dis­cri­mi­na­tion, avec une cen­taine de cas recen­sés. Plus de 90 % des orga­ni­sa­tions Roms et Sin­tés inter­ro­gées signalent un accès inégal aux droits fon­da­men­taux (loge­ment, édu­ca­tion, san­té, tra­vail…) et des dis­cri­mi­na­tions sys­té­ma­tiques de la part des auto­ri­tés.

« Beau­coup ne révèlent pas leur appar­te­nance Sin­té et Rom, car cela revient tou­jours à un ‘’coming out’’ qui entraîne une dis­cri­mi­na­tion raciste », affirme Son­ja Kosche. Il fau­drait selon cette mili­tante « ren­for­cer la par­ti­ci­pa­tion de la visi­bi­li­té des com­mu­nau­tés. Plus rien ne doit se déci­der à notre sujet sans nous ».

Améliorer la visibilité

Chaque année, des dizaines de Stutt­gar­tois se rejoignent devant ce mémo­rial
pour com­mé­mo­rer les vic­times du nazisme. Pho­to Romane Mou­li­neuf

Pour contri­buer à amé­lio­rer la visi­bi­li­té de cette mino­ri­té, depuis 2003, l’Union des Roma­ni inter­na­tio­nale a choi­si le 8 avril comme jour­née inter­na­tio­nale des Roms.

Cette date est com­mé­mo­rée chaque année, notam­ment à Stutt­gart, dans l’un des mémo­riaux dédiés aux vic­times du nazisme. Comp­sé de quatre gros blocs de gra­nit noir, ce mémo­rial se situe, pour sa part, juste der­rière le châ­teau de la Schloß­platz. 

Mais cette année, per­sonne n’a fait le dépla­ce­ment le 8 avril.
La com­mé­mo­ra­tion a été déca­lée au 20, pour cor­res­pondre aux dates du fes­ti­val de la culture Rom à Stutt­gart, le Roma Tag Fes­ti­val, orga­ni­sé depuis 2019 par le théâtre d’Olgaeck. 

Pour l’occasion, des artistes d’origine Roms et Sin­tés se pro­dui­ront. Leur but : « Sen­si­bi­li­ser le public à la situa­tion de leur mino­ri­té, et atti­rer son atten­tion sur leur sort actuel à tra­vers des évé­ne­ments poli­tiques et cultu­rels », selon Nel­ly Eich­horn, orga­ni­sa­trice du fes­ti­val. Le ren­dez-vous est don­né au théâtre, du 20 au 28 avril pro­chain.

*Die­trich Heißenbüt­tel, « Dans leur langue, il n’y a pas de mot pour dési­gner la guerre », Kon­text,‎ 31 mars 2021.

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